Quel avenir pour Sfax ?

Tunisie: quel avenir pour Sfax, longtemps délaissée mais toujours entreprenante?

 

Seconde ville et second pôle économique de Tunisie, Sfax est «très révélatrice» de ce qui se passe dans le pays, explique un consultant. Délaissée pendant des années par l’ancienne dictature, la cité dispose de bons indicateurs et de nombreux atouts pour s’en sortir. Mais l’on constate parfois un certain attentisme chez les investisseurs en raison de la situation du pays…

Un exemple parmi d\'autres des traditionnels embouteillages à Sfax le 12 juin 2013.
Un exemple parmi d'autres des traditionnels embouteillages à Sfax le 12 juin 2013. (FTV - Laurent Ribadeau Dumas)
La première chose qui frappe l’observateur étranger quand il arrive à Sfax, ce sont les très importants embouteillages : il est décidément très difficile de circuler en voiture dans cette ville dont l’histoire remonte à l’Antiquité. «Normal», expliquent de nombreux Sfaxiens, «celle-ci a été délaissée du temps de Ben Ali».
 
«L’ancien régime avait peur de sa domination économique», pense Ahmed Masmoudi, qui dirige une grosse entreprise de pâtisserie résolument tournée vers l’international. «Il craignait également ses ambitions politiques», ajoute Mohammed Halouani, universitaire à la retraite, ancien candidat de gauche contre le président Zine el-Abidine Ben Ali, et aujourd’hui très engagé dans le vie civile de Sfax.
 
Pendant des décennies, la dictature n’a donc pas investi dans les infrastructures locales notamment de transport. «Elle a délaissé le port et les routes. Et l’aéroport n’est pas digne de ce nom», constate Mohamed Halouani. «Conséquence : la ville est restée sous-équipée», explique Mohammed Aloulou, cardiologue, ancien ministre dans la période post-Ben Ali et personnalité unanimement respectée dans la cité, de «racine destourienne», comme il se définit lui-même.

Apparemment, l’acharnement de Ben Ali ne concernait pas que les infrastructures. «De par mon activité médicale, j’ai pu voir que lorsque le gouvernement attribuait les budgets pour les hôpitaux régionaux, il leur donnait en moyenne 8 dinars par citoyen. Pour Sfax et sa région, c’était seulement 5 dinars !», raconte le Dr Aloulou.

Le siège de l\'ancien parti (Rassemblement constitutionnel démocratique, RCD) de Zine el-Abidine Ben Ali à Sfax, incendié pendant la révolution du 14 janvier 2011.
Le siège de l'ancien parti (Rassemblement constitutionnel démocratique, RCD) de Zine el-Abidine Ben Ali à Sfax, incendié pendant la révolution du 14 janvier 2011. (FTV - Laurent Ribadeau Dumas)

Cité «industrieuse et industrielle»
Résultat : «Ben Ali nous a retiré notre influence et la ville n’a pu se développer comme elle aurait dû», ajoute le médecin. Car elle possède de très nombreux atouts. En premier lieu une réputation de cité «industrieuse et industrielle», comme l’explique joliment Mohamed Halouani. Elle possède ainsi une tradition entrepreneuriale, liée sans doute à sa position de carrefour géographique et de débouché portuaire. «Mais bloquée dans sa volonté d’expansion par la dictature, la bourgeoisie entreprenante a préféré émigrer à Tunis pour investir», ajoute M. Halouani. Aujourd’hui, les Sfaxiens vous citent avec fierté la réussite de Syphax (nom berbère antique de Sfax), compagnie aérienne privée fondée en 2011 par l’homme d’affaires Mohammed Frikha. Lequel n’a pas donné suite à notre demande d’entretien.
 
La ville arbore aussi avec fierté son passé politique et syndicale. «Elle est le berceau de notre syndicat UGTT qui a participé à la marche vers l’indépendance. C’est là qu’a eu lieu en 1978 la première grève générale du pays. Et c’est nous, UGTT de Sfax, qui avons pris la décision historique de lancer la grève générale le 9 janvier 2011 pendant la révolution des jeunes et des chômeurs. Le 12 janvier, deux jours avant Tunis et le départ du dictateur, il y a eu ici une manifestation qui a regroupé 170.000 personnes», raconte Mohammed Chaabane, secrétaire général du syndicat pour la région, personnage haut en couleurs plusieurs fois emprisonné sous les régimes précédents.
 
Sfax possède une tradition industrielle ancienne. Ici, la très polluante usine de la SIAP, une unité du traitement du phosphate construite en 1952, qui emploie aujourd\'hui quelque 500 personnes.
Sfax possède une tradition industrielle ancienne. Ici, la très polluante usine de la SIAP, une unité du traitement du phosphate construite en 1952, qui emploie aujourd'hui quelque 500 personnes. (FTV - Laurent Ribadeau Dumas)

Gros bastion syndical, Sfax, débouché du bassin minier de potasse de Gafsa, possède une tradition industrielle ancienne, avec notamment la SIAP (traitement du phosphate), qui emploie 500 salariés, et Bridge Gas (traitement du gaz exploité en mer), qui fait travailler 300 personnes. Autres activités : le port, la métallurgie, la construction navale, l’agro-alimentaire, l’agriculture (avec les olives)…

Les investisseurs face aux incertitudes du pays
«Au vu des derniers chiffres officiels, nous possédons un tissu industriel de 669 entreprises de 10 à 200 salariés employant 39.947 personnes. Parmi elles, on compte 22 % de sociétés étrangères, à commencer par des françaises», observe Lotfi Ben Arab, directeur régional de l’Agence de promotion de l’industrie et de l’innovation (API). Conséquence : au vu des chiffres officiels, la ville est moins touchée par le chômage que le reste du pays : 13 % contre 16,5 %.

En apparence, elle bénéficie aussi des faveurs des investisseurs : «De janvier à mai 2013, on a note une hausse de + 54 % des intentions d’investissements», explique Lotfi Ben Arab. Des intentions qu’il s’agit donc de concrétiser… La trépidante cité «séduit notamment par la qualité de sa main d’œuvre et de son système de formation, la proximité de la mer et l’abondance des ressources énergétiques notamment en gaz», ajoute le fonctionnaire.

Ce dernier précise pourtant que les entreprises hésitent parfois à s’installer en raison des incertitudes juridiques et politiques actuelles. Les grèves, plus nombreuses qu’avant, jouent également un rôle dans ces hésitations.
 
«Les investisseurs nous parlent aussi des problèmes de sécurité», ajoute le responsable de l’API. En cause : «l’inquiétude liée à la montée des salafistes. De ce point de vue, certaines émissions de télévision à l’étranger font peur» et nuisent à «l’image de la Tunisie».
 
En ce qui le concerne, Lotfi Ben Arab est-il victime de pressions politiques : «Aucune. J’exerce un métier technique», répond-il. Et est-il optimiste sur le sort de sa région ? «Moyennement. Car au niveau politique, je ne vois pas le bout du tunnel !»

Quelque part dans la médina de Sfax...
Quelque part dans la médina de Sfax... (FTV - Laurent Ribadeau Dumas)

 

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