Si Sfax pouvait parler

Si elle pouvait parler, la ville où je vis dirait combien, hier encore, elle fut belle et rayonnante, sereine d’équilibre, respirant la santé.

Elle rappellerait comment étaient dans ce proche passé le calme de son rivage, la richesse de ses côtes, la verdure de ses Jnène-s, jardins de rêves.

Elle évoquerait la chaleur douce de ses étés et les caresses de la brise marine, ces vents d’Est et du Sud  (charqui ou kobli), fraîcheur et senteur de Méditerranée.

Elle dirait tout cela et bien plus, avec la nostalgie du paradis perdu.

 Le début de la « perte » fut l’installation, sous le Protectorat en 1952, des usines chimiques de la SIAPE, puis de la NPK neuf ans plus tard.

Tout se mit à changer, comme on aurait pu et dû le prévoir :

La Cité progressivement infiltrée finit par s’étouffer, son aire d’expansion investie, sa verdure grignotée et son littoral confisqué.

Sous l’atmosphère enfumée la Méditerrannée (la mer blanche) souillée de rejets de toutes sortes devint ocre avec algues pourries et faune empoisonnée.

Charqui et kobli portèrent les poussières et la suffocation.

Coupée de la mer, la ville n’eut plus pour horizon que de lugubres collines de résidus de minerais toxiques entassés  dans un paysage de grande désolation.

Ce fut l’offense à la Raison : la Nature agressée et les richesses sacrifiées.

 C’est cela la pollution, l’inévitable tribut à payer au développement diront un jour pour tout résumer - avec autorité - de lointains décideurs.

La belle « affaire » !! Etrange, ce concept de développement dévastateur !!

 Au juste, comment cela a-t-il pu être fait ?

Pour l’Histoire, il faudrait rappeler qu’à sa création, la SIAPE était hors du périmètre communal, et la pollution était encore une inconnue.

Mais en 1961, le mal était identifié et déjà perceptible. Aussi, le Conseil Municipal s’était-il alors fermement opposé à l’implantation en plein Sfax de la NPK, comme l’exigeaient les Suédois réalisateurs du projet.

Mais au début de l’Indépendance, le souci était la création d’entreprises et d’emplois et la décision fut imposée par l’irrésistible Pouvoir de l’époque.

 Ainsi, fut ajoutée la calamité qui fit basculer l’urbanisme vers le chaos, rompant son équilibre et compromettant son extension naturelle vers la mer.

Le constat fut vite fait et l’alarme tirée à temps mais, hélas ! , même face à l’évidence, on tarda à réagir et on retarda aussi avant de « bien vouloir » agir.

 La NPK a finalement été fermée et démontée, après avoir gravement sévi.

Elle laisse sur le site une cicatrice indélébile, un gigantesque amas de déchets dangereux (le phospho-gypse) dont le projet Taparura devrait en principe endiguer la nuisance et rendre viable, autant que possible, cette si précieuse zone.

 Mais la SIAPE, aujourd’hui en pleine zone urbaine, est restée telle une énorme plaie demeurée béante, qui persiste et pollue.

Ses rejets néfastes s’accumulent et s’étalent sans cesse pour menacer chaque jour un peu plus et de plus près l’environnement, la santé et la vie.

Comment est-il possible que cela puisse continuer ?

 Quand Sfax excédée osa le dire et le répéter, on parla de rengaine, de moyens disponibles et de "priorités", et on l’accusa même de régionalisme.

On la jugea égoïste et trop gourmande (sic), allusion faite à l’idée répandue de « Sfax l’enviable fortunée », un mythe bel et bien dépassé mais qui reste le support de commodes prétextes et de simplistes préjugés.

 A ceux qui lui feraient l’outrage de ces reproches, même par ignorance et en toute sincérité, la ville acculée devrait pouvoir répondre :

« Réfléchissez un peu et vous réaliserez que le plus régionaliste de nous deux n’est pas celui que vous pensez.

Venez voir et juger par vous-mêmes de mon état, de toutes mes infrastructures, de mon environnement et même de ma santé ; les faits et les chiffres sont là…

Vous comprendrez alors facilement pourquoi quand je m’observe je suis outrée et quand je me compare, je me sens perplexe et frustrée. »

 Voilà, telle que je la vois et telle que je l’entends, la ville où je demeure et que je ne peux quitter. D’autres la désertent lassés, déçus de son « mutisme » et comme résignés à croire qu’à force de se taire, Sfax ne saura plus parler.

En fait, elle sait et elle ose le faire, car elle sait espérer.

Nostalgique de ce qu’elle fut, inquiète de ce qu’elle est et de ce qu’elle sera, sa « rengaine » cessera, lorsqu’il n’y aura vraiment plus rien à dire…

 Mohamed ALOULOU

 (Sfax, février 2004)

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