Après les élections: Réflexions

Joie et  fierté de tous les Tunisiens d’avoir voté librement pour la première fois de leur histoire. Un Bien immense grâce à la Révolution du Jasmin. D’après Kamel Jandoubi, le Président de l’Isie (L’Instance Supérieure indépendante pour les élections), tout s’est passé dans « la transparence et la neutralité. » Une participation de 76% pour les inscrits volontaires et 15 % pour les non-inscrits. Ennahda a obtenu plus de 41% des voix et 90 sièges à l’Assemblée Constituante. Voici donc réussi le passage de la mort de la dictature à la naissance de la démocratie ! Le dictateur  est mort - même s’il coule une vie douce en Arabie Saoudite – Vive la Nouvelle Démocratie – attendons donc le nouveau Président, même s’il n’est pas encore élu ou désigné !

Le nouveau bébé, concept démocrate, vacille déjà, tout en essayant de faire ses premiers pas ! Remercions d’abord le peuple tunisien de l’intérieur comme de l’extérieur d’avoir voté en masse, le gouvernement transitoire qui a jeté les bases et le fondement de cette merveilleuse naissance. Sans oublier la Haute Instance pour les objectifs de la révolution, et autres conseillers, en plus des consultations avec tous les partis politiques et des gouvernements étrangers.

 La démocratie est en marche. Souhaitons-lui bons vents ! Même si elle semble tituber et risquer de se casser la figure. A force de prévisions pessimistes dues à la grande surprise – qui n’en est pas une – de la victoire d’Ennahda (Renaissance), parti islamiste modéré ! Son score majoritaire ne fait plus de doute et le parti réclame déjà le poste de Premier Ministre, Hammadi Jébali.

 

 Victoire qui a fait le bonheur des uns et le malheur des autres. Que de rumeurs à cette joie et à cette tristesse ! Même si Ennahda est largement en tête, certains remettent en question cette victoire. Peu importe les accusations, l’amertume, les déceptions ou récriminations… des uns et des autres. L’élection a eu lieu dans ce qui semble être la règle de l’art, alors let’s bury the hatchet ! (Enterrons la hache) de la guerre et des désaccords, et mettons-nous au travail.

 Mais si on fait un retour sur les causes et les conséquences des éléments qui ont fait gagner Ennahda, on peut mieux comprendre les défis et les enjeux qui attendent le pays.

 Ce parti a bien préparé le terrain électoral, laissé vide, après la dictature. Béance offerte à cœur ouvert à ceux/celles qui ont été brimés, honnis, torturés… pendant les deux anciens régimes.  Et même s’ils n’ont pas été très présents pendant la révolution, ils en ont profité, sans état d’âme.

 Leur discours ambigu a rassuré les esprits inquiets d’un retour au fondamentalisme. Jamais claire, leur position sur la séparation du religieux et du politique !  Des principes douteux sur le Statut de la femme. Ajoutons : aucun gage de probité !

 Le racolage systématique, sans honte ni vergogne, des voix de gens pas trop éduqués en matière de politique, parfois même de religion.

 Un travail social en rupture avec la dictature précédente. L’aide pécuniaire qu’ils ont fourni aux démunis. Des promesses telles moutons pour l’Aïd, soin gratuit pour tout le monde, allocation chômage, transport gratuit pour les vieux…. Mais d’où vont-ils tirer les fonds ? Qui manquent le plus ! Sans parler de leurs méthodes de pressions sur les votants !

 Ennahda a aussi largement profité des prêches dans les Mosquées, squattérisées en lieu de campagne électorale. On disait aux croyants qu’ils commettraient un pêché s’ils  ne votaient pas pour ce Parti de « renaissance ! »

 Ils prônaient un retour à la moralité après la délinquance et la corruption de l’ancien régime. Donc instiller une morale consensuelle de l’Islam coutumier. Voir la Hchouma (Respect de vieux), et d’autres luttes contre l’indécence trop voyante…

 Ils ont attiré et engouffré les progressistes sur la question de l’identité nationale. Ceux-ci sont tombés dans le  piège alors qu’ils pouvaient l’éviter. L’unicité identitaire est problématique. L’identité est plurielle de sa propre nature, ne serait-ce que sur le plan des régions, des classes sociales… (Voir notre article : De l’identité tunisienne, dans Leaders.com)

 Les deuxième et troisième positions reviennent aux Centristes consensuels : Ettakatol, Al-Moatamar, El-Moubadara, Al-Watan, le patchwork des Indépendants… mais la surprise, c’est la défaite du Parti démocratique progressiste (PDP) ! Cette chute inattendue est peut-être due au déploiement de grands moyens, d’un gaspillage d’argent et d’énergie  très peu rentables. Dans l’ensemble, le clivage de tellement de partis politiques a bafoué les électeurs qui ne sont pas habitué à une telle prolifération de choix et d’alternatives. Un dicton tunisien dit : « Isa’al al Moujarrab ou  ma Tissaalch Ettbib » (Demande à quelqu’un qui a de l’expérience et non à un Toubib). Et comme les Tunisiens n’ont pas expérimenté des élections libres et indépendantes, on peut facilement imaginer la suite… Rendons, cependant, hommage aux femmes tunisiennes qui ont vainement tenté de se mobiliser sans réussir à faire front à la déferlante des Islamistes et des petits partis qui se réclament de l’option islamiste et leur vision du monde.

 

J’avais prévu la montée en flèche d’Ennahda ! J’en avais, comme j’en ai toujours peur ! Je m’en suis méfié, non pas parce qu’ils étaient des Islamistes purs et durs, mais parce qu’ils ont tenu discours ambigu, faisant patte blanche aux laïcs alors que leur but ultime, c’était de mettre la religion au service de leur idéologie et du salafisme. Confusion entretenue qui ne trompait que les incrédules. Leurs messages passaient bien auprès des innocents et des bornés.

 D’autre part, je savais que les Progressistes de tous bords n’allaient pas manger du pain (Ma yaklouch ElKhobz) devant le rouleau compresseur des Islamistes. Dommage ! Le score faible des uns et des autres est sans doute du au manque de rigueur dans les discours et les projets. Un manque de programmes clairs et faisables pour relever les défis auxquels le pays doit faire face. Ils n’ont pas su démontrer au peuple que la Tunisie ne se gouverne qu’au centre et dans le consensus, ce qui aurait produit une Majorité républicaine, en plus d’être le meilleur message de bon sens. Les modernistes n’ont pas été très vigilants par rapport à cette peur du pouvoir absolu et rétrograde des Islamistes. Surtout quand on entend dire qu’ils veulent se débarrasser des acquis du passé sur le Statut personnel de la femme, par exemple. Parmi d’autres absurdités…

 Peu importe les scores et les chiffres, une fois l’élection terminée ! A présent, il faut gouverner avec Ennahda qui se dit prête à une coalition nationale. Les agrégats des partis seront obligés de choisir leur camp : ou bien s’allier à ce que j’appelle les Anciens (ceux/celles qui veulent un retour aux fondements d’un islamisme rigoureux, risquant de déraper vers la dictature) et les Modernes (ceux/celles qui tiennent à s’ouvrir aux valeurs universelles de laïcité avec ses libertés d’expression et de conscience.)

 Dans le Quotidien La Repubblica du 24 octobre, 2011, une écriture en arabe sur un mur « Ma hlaha tounis min gaïr Ali Baba ou Sarak ! » (Quelle est douce, la Tunisie sans Ali Baba voleur !) Une femme voilée à visage découvert marche devant ce même mur. Mais le titre de l’article est plus inquiétant : « En Tunisie, le parti religieux sort vainqueur. Croissent les peurs que le Printemps arabe ne se transforme en un automne de fondamentalisme. » (Ma traduction).

 

J’avoue que j’étais content de voir que la Tunisie profonde opprimée et oubliée pendant plus d’un demi-siècle vient de prendre sa revanche – voir l’appui qu’elle a donné à Ennahda – sur les villes du littoral, ayant toujours eu la dragée haute par rapport au reste du pays ! N’oublions pas la prédominance des gouvernants originaires du Sahel ! Ceci sans faire du régionalisme, facteur fréquent chez nos gouvernements de Bourguiba à Ben Ali. Ignorer la misère de la Tunisie intérieure, c’est se condamner à louper le coche de la justice sociale tant réclamée  par tout le pays.

 Ma peur précédente des Islamistes a été atténuée par ma conversation avec une parente, ce matin même. Il parait que des gens ont souhaité des condoléances pour la mort de la Tunisie moderne et progressiste. Exactement comme me l’a fait annoncer une compatriote vivant au Canada, hier.

 N’ai pas peur ! Les Islamistes ne pourront pas agir et légiférer comme bon leur semble ! « Ma tkhaafouch ! Echaab, Chaouka fi Halkhom ! » (N’ayez pas peur ! Le peuple est une écharde dans leurs gorges.) Il tiendra bon et ne se laissera pas faire. Les Tunisiens sont dans l’ensemble un peuple de modération et « Ma ysslamouch fil bled ! » (Ils n’abandonneront pas leur pays !)

 Un mot de précaution d’Alexis de Tocqueville, émis dans son livre Democracy in America (1834), que je paraphrase ici : Un des plus grands risques de la Démocratie, c’est la tyrannie de la Majorité ! Et il est donc important et urgent pour les Majoritaires de protéger les droits des Minorités.

 Hédi Bouraoui

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