Gestion de l’espace public à Sfax : Des problèmes en guise de solutions.

Sfax a connu tout au long du siècle dernier un développement urbain voulu vers la mer. Partant de ce qui fut entre remparts et rivage le "Rbat-el-Kobli" s’installa avec le protectorat (1881) à coté de la Médina une nouvelle ville dite européenne, le Bab-Bhar d’aujourd’hui.
Au gré des évènements la Cité eût à faire des choix, l’un des plus déterminants ayant fait suite aux bombardements dévastateurs de 1943 qui démolirent aux trois quarts la ville nouvelle.
On profita du désastre pour planifier la reconstruction, avec des options ambitieuses et réalistes à la fois, prévoyantes et cohérentes dans l’ensemble. On ne peut hélas dire autant de certains réaménagements plus récents, il faut avec amertume l’avouer.


Aux premières années de l’Indépendance (déjà !) fut autorisée la construction de l’immeuble de l’ONH (Photo ci-contre: en bas) qui coupa le Boulevard de France (actuel Bd Hached), une grande voie qui allait de l’actuelle Grande Poste à la Place de la Résistance face à La Kasbah. On prit soin de ménager à travers l’immeuble un étroit passage (automobile ?) qui ne servit qu’aux piétons ; cette grande artère qui doublait l’Avenue Bourguiba (ex-Av. Jules Gau) fut donc amputée de son tiers initial et délibérément verrouillée ; apparemment, nul ne fut apte à prévoir l’ampleur du dégât.

Dans le sillage de la précédente erreur, le Conseil Municipal décidait de sacrifier sur ce qui était la Place Philippe Thomas un agréable square triangulaire verdoyant ainsi que deux des rues le délimitant pour en faire une place piétonne (P2) portant le nom de la ville allemande de Marburg à laquelle Sfax venait d’être jumelée (1996) ; l’une des rues était la continuation et le beau milieu du même Boulevard de France sur lequel le sort (aveugle) continuait de s’acharner.
La place fut chichement aménagée ; un kiosque circulaire massif sans âme prit la place du square et la STEG profita de l’aubaine pour y installer un transfo jouxtant trois locaux étroits destinés à la location ; pour rester dans « l’économique », le parterre fut médiocre de qualité et de goût.
La reprise récente de cet aménagement mal fait était inévitable ; elle fut coûteuse et ne résolut pas « le problème » ; pire, les arbres centenaires qui bordaient les rues, considérés superflus, finirent impitoyablement arrachés pour « avoir eu des racines » jugées envahissantes.


La décision et surtout la manière de transformer le début de l’Avenue Hédi Chaker (ex-Rue de la République) en aire piétonne (P3) prouvent qu’aucune leçon ne fut retenue du passé.
Cet espace qui devait être conçu vaste et transparent a été bouffé et opacifié par d’énormes bacs à plantes surélevés qui masquent "les galeries sous les arcades", isolant et pénalisant ainsi les commerces riverains. Flanqués de bancs qui n’invitent que les badauds, ces bacs sont difformes par leurs multiples recoins qui nichent les déchets et les sales odeurs.
Au beau milieu, les kiosques en verre se bousculent en surnombre, le souci de générer des loyers ayant sensiblement prévalu. Sur « le peu qui reste de l’espace », le dallage inégal est franchement inconfortable, moche et salissant ; quant aux bouches d’égouts drainant eaux usées et pluviales à la fois, elles dégagent par intermittence leurs relents nauséabonds, par défaut de siphonage.
Il était peut-être souhaitable que cet espace évolue et qu’il devienne piéton mais il n’était pas permis qu’il soit conçu et réalisé pour devenir moins agréable et moins fonctionnel qu’il n’était.
Ce même espace où on se sent aujourd’hui à l’étroit était hier encore une belle avenue à double voie centrée d’une "allée bordée d’arbres" suffisamment spacieuse et appréciée des promeneurs. L’Avenue Belhaouène voisine a d’ailleurs ce même profil et, comble de contradiction, on a bradé et verrouillée son allée en y implantant dans l’anarchie rampante des transfos de la STEG, des toilettes publiques et une dizaine de commerces de pacotille entre kiosques et baraques misérables ; on a -ainsi et à la fois- frustré le piéton d’un espace de promenade de toute beauté, bafoué l’esthétique et gêné la circulation automobile de l’avenue, sans qu’aucune nécessité ni impératif d’intérêt public ne justifie le sacrifice consenti.
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On projette aujourd’hui d’étendre l’espace piéton de l’Avenue Hédi Chaker, normalement et en principe dans le même style, vers la Place de la République et les rues attenantes (P4 ?), en ménageant l’Avenue Bourguiba ; autrement dit, sur ce qui est le visage et le cœur de Bab-bhar on envisage d’étendre "la misère esthétique" déjà imposée aux espaces voisins tout en limitant la circulation dans une zone souffrant déjà d’isolement et menacée d’asphyxie. Certes, la place défigurée par le lugubre rond-point face à la somptueuse « Baladia » mérite d’être réhabilitée, mais elle doit rester autant accessible et devenir aussi "belle et imposante" que possible.
Il faudrait commencer par corriger sans tarder les bévues du passé plutôt que de s’enliser dans leur ornière. On devrait penser, quel qu’en soit le coût, revoir les places piètrement aménagées et rouvrir (pourquoi pas) les voies condamnées sans raison. L’exclusion permanente des véhicules est une contrainte superflue là où elle peut se faire de façon intermittente régulée, à la juste mesure du besoin (souvent circonstanciel) de réserver certains espaces aux piétons.
En tout état de cause il est particulièrement choquant d’entendre encore dire qu’on veut créer des aires piétonnes "pour mériter le label ville-jardin" et profiter de ses «allocations», ou "pour le chic d’en avoir", comme « les gens bien » des pays dits civilisés. Il eut fallu d’abord imiter ces gens dans leurs motivations et leur rationalité, eux qui savent agir en fonction des besoins réels et préserver leur patrimoine tout en en améliorant la beauté et la fonctionnalité.

A Sfax, les erreurs se suivent en cascade et se ressemblent, auxquelles "des problèmes nouveaux" sont proposés en guise de solution. Les bonnes solutions (en principe couteuses) semblent jugées hors de prix et systématiquement écartées.
En fait « les bonnes solutions n’ont pas de prix » et des responsables conscients et pleinement convaincus le savent et ont le courage d’agir en conséquence. Ces responsables seraient tout d’abord conscients de leurs propres limites et convaincus de la dimension de la Cité qu’ils sont censés représenter et défendre ; ils se montreraient donc exigeants dans leurs options et dans le choix des compétences techniques indiscutables qui doivent inspirer, concevoir et exécuter" toute réalisation mettant en cause la vie et le prestige de la Cité. Mais hélas, dans la Capitale du Sud on accepte de plus en plus « n’importe quoi », fait par « n’importe qui » et « n’importe comment ».
Il est aussi troublant de constater combien l’espace public municipal y semble mésestimé, au point d’être aussi mal imaginé et réalisé, aussi facilement cédé et bradé. C’est comme si on était condamné à « voir petit » et qu’on se sentait mieux à l’étroit. Ainsi, "sans problème" les espaces verts sont « privatisés », et on bourre les places piétonnes de locaux à louer ; aussi sur les terre-pleins des boulevards on laisse installer n’importe quoi et même les trottoirs bordant les routes sont cédés sur toute leur largeur à des étalages marchands de toutes sortes ; les piétons doivent-ils attendre, pour pouvoir circuler, que la route à son tour devienne un aire piétonne ??

Entre temps, on se demande pourquoi on en est là et qui en est responsable ?
Pour un non-averti, les (seuls ?) responsables seraient les « élus » locaux, supposés capables d’initiatives et conscients de la dimension de la Cité qu’ils représentent, avec la pleine crédibilité et le pouvoir qui en découlerait ; ces décideurs sauraient donc planifier et réaliser, tout en ayant la possibilité de réclamer et de défendre sans problème les légitimes aspirations de leur région. Mais c’est déjà faire abusivement abstraction de notre réalité, des « conditions » de recrutement des dits élus, de leur « poids » face à l’Administration et donc de leur marge de manœuvre.
Plus nuancé serait le jugement de "celui qui sait" que le financement efficient ainsi que la gestion effective (fonctionnaires et élus) des municipalités sont sous le contrôle de l’Administration, dans un système centralisé. En fait l’Autorité Centrale désigne les « décideurs » et décide des moyens à mettre à leur disposition, au gré de critères établis par elle-même ; c’est donc elle qui conditionne et détermine "le niveau des ambitions et des réalisations" de chaque localité.

Il n’en demeure pas moins que la faute certaine est aux « piétons » auxquels on a au préalable prévu et réservé des espaces où ils n’ont plus leur place et qui, craintifs ou résignés, ne disent mot.

Je m’étais un peu senti de ceux-là, pas toujours Dieu merci…
Quand je me vois citoyen l’espoir me fait parler.

 



Mohamed ALOULOU
(Mars 2009)

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