Les nuits de Ramadan à Halfaouine

J’avoue ne pas bien connaître la religion musulmane, et je n’ai jamais compris si le ramadan était une période triste ou agréable.  je n’en sais rien moi-même, mais on m’a rapporté que les nuits de ramadan étaient  longues et un bon prétexte à faire la fête.

Le ramadan est une période importante pour tout musulman, au moment du ramadan, Tunis et la Tunisie changeait totalement d’atmosphère. Chedli aimait beaucoup le ramadan, à son âge, il avait 10 ans,  on ne faisait pas le ramadan, mais cette effervescence qui gagnait la famille le rendait joyeux. Pourtant le ramadan est une épreuve pour tous les adultes qui le pratiquent. Mais savait-il ce qu’était le ramadan  en dehors de voir ses parents jeûner toute la journée sans même boire une goutte d’eau, son père qui habituellement était fumeur laissait ses cigarettes dans un tiroir. Chedli fréquentait l’école franco-tunisienne de son quartier et c’est pendant le cours d’arabe que son professeur qui remplaçait parfois le mufti à la mosquée, lui avait appris l’histoire de la venue du prophète. Du départ des disciples de Mohamed de la Mecque pour rejoindre Yathrib (Médenine) qui marque le début de l’hégire (début du calendrier musulman). Il savait aussi que le ramadan vient du mot arramad ce qui signifie en arabe sol brûlant, et absence de nourriture, et que bien avant l’islam cette période était celle du 9ème mois lunaire. Dans le coran Mohamed a rendu le jeûne obligatoire, précisément pour respecter la tradition de ces contrées comme le faisait auparavant les juifs se référant au jeûne durant le yom kippour. Le jeûne commençait, à l’aube, dès la disparition du premier croissant de lune du 9ème mois du calendrier lunaire et se terminait chaque soir dès l’apparition du croissant de lune dans les lueurs crépusculaires du soleil couchant. Enfin le nombre de jours du calendrier lunaire étant inférieur à celui du calendrier solaire, le ramadan se décale chaque année de dix à douze jours si bien qu’il peut survenir dans chaque saison.

A Tunis la rupture du jeûne était annoncée par un coup de canon tiré sur les hauteurs de la Kasbah.

Le père de Chedli était dinandier au souk En Nhas, appelé aussi le souk du cuivre. C’était un artisan réputé, car certaines des pièces qu’il avait réalisées se trouvaient dans des palais beylicaux. Le soir à la fin du ramadan il aimait boire un café dans l’un des bars de Halfaouine tout en fumant une cigarette.

Chedli qui avait arpenté les souks et les rues de la médina venait le rejoindre, son père lui commandait une grenadine qu’il se délectait à déguster.

Il faut dire que pendant le mois de ramadan, à quelques heures de la rupture du jeûne, un véritable cérémonial se mettait en route. Sa maman à la maison commençait la cuisine, elle préparait la très fameuse ‘chorba’. Chedli qui adorait l’observer pendant son travail connaissait la recette par chœur. Elle commençait toujours par couper l’oignon en lamelles ce qui faisait pleurer tout le monde ; dans la marmite en terre placée sur le ‘canoune’ chaud (foyer en terre dans lequel brûle du charbon de bois ) elle mettait l’huile d’olive et faisait revenir les oignons, l’odeur emplissait la grande pièce qui servait de salle à manger, et qui le soir venu, une fois les couvertures dressées par terre, devenait la chambre des enfants, car il y avait deux pièces dans la maison de Chedli. Le WC se trouvait dehors ainsi qu’un robinet qui servait à la toilette quotidienne. Pour la grande toilette il fallait se rendre au hammam. Dés que l’oignon embaumait il fallait verser les épices dont Zohra la maman de Chedli avait le secret d’abord le tabel-karouia l’épice reine de la cuisine tunisienne, le curcuma, la zayana (plus connue sous le nom de paprika), une cuillère d’harissa sans laquelle tout bon tunisien ne trouve pas de goût à ce qu’il mange, elle écrasait l’ail et versait le concentré de tomate, très vite les ingrédients en se mélangeant exhalaient des odeurs et des parfums qui se propageaient de maisons en maisons car la chorba était la soupe du ramadan. Elle plongeait ensuite la viande d’agneau coupée en dés, parfois Zohra remplaçait l’agneau par le poulet, mais la famille préférait l’agneau car le liquide était plus onctueux. C’est seulement après que la viande ait pris une belle couleur qu’on ajoutait l’eau, et les épinards. Il fallait alors oublier la marmite qui mijotait deux bonnes heures avant que la cuisinière ne verse le ‘chirr’ aussi appelé ‘t’chicha’ (graines d’orge grillés) et les pois chiches. La marmite mijotait encore une heure,  alors on versait les langues d’oiseau (pâtes)  et un peu de ‘smen’ (beurre clarifié)

La chorba n’était pas le seul met des repas de ramadan. Il fallait aussi préparer le repas de la nuit. Une heure après la chorba qui calait le ventre, après une journée de jeûne, il fallait se remettre à table. Dans la famille de Zohra et Mohamed (le père de Chedli s’appelait ainsi) on prenait du lait caillé et des pâtisseries les ‘makrouts’ et les ‘zlabia’ qui sont de merveilleux gâteaux au miel. Toute la famille allait se coucher et le matin avant que le soleil ne se lève on se remettait à table pour avaler une soupe un peu plus claire préparée avec des carottes des pommes de terre et des navets ; c’était la soupe que Chedli aimait le moins mais il savait aussi qu’il pouvait manger, après la soupe, selon la saison une orange, une figue de barbarie ou un bol de droo (crème réalisée avec la farine de sorgho qui tient si bien à l’estomac). Le père préparait minutieusement le thé, qu’il versait d’une théière à l’autre en levant la théière pour mieux aérer le breuvage.

La fin du repas correspondait à l’annonce du ‘muetzin’ qui appelait les fidèles à la prière du matin.

Ce rite familial était immuable il donnait, un vrai bonheur aux enfants et aux adultes et il rendait les nuits du ramadan les plus belles nuits de l’année.

Au dehors au cours de ces années 50, où le ramadan se déroulait au printemps, laissant plus de temps avant la nuit noire, juste avant la rupture du jeûne, on assistait à tout un cérémonial, dans les cafés maures les employés commençaient par rafraîchir et nettoyer les trottoirs en jetant de l’eau, cette pratique était habituelle dès que la chaleur envahissait Tunis, même, hors période de ramadan.

 Ensuite on préparait les narguilés, cette préparation nécessitait une attention particulière, les cafés étaient souvent choisis en fonction de la qualité de leur narguilé, en arabe on l’appelait ‘shicha’ ce mot vient du persan et signifie verre, matériau dans lequel était réalisé le corps du narguilé qui contient l’eau. Le narguilé est une pipe à eau au sommet de laquelle se trouve un récipient de métal relié au réservoir, par une longue cheminée qui trempe dans l’eau. Dans le récipient au sommet de la cheminée on place le ‘tabamel’ un mélange de tabac fermenté et de mélasse parfumée aux essences de fruits sur lequel on dépose des braises. Un long tuyau souple terminé par un embout permet d’aspirer l’air empli de la fumée filtrée par l’eau qui occupe la moitié du réservoir. Certains poussaient l’esthétique jusqu’à parfumer l’eau à l’eau de rose. Fumer le narguilé est sans doute la pratique la plus répandue de l’Orient. Dès le son du canon, qui annonçait la fin du jeûne, les terrasses des cafés étaient envahies par des hommes (il faut dire que les femmes préparaient le repas familial), alors commençait le frénétique ballet des garçons qui apportaient les différentes boissons aux clients ; ce qu’on buvait volontiers c’était soit un café soit une boisson sucrée avec de la limonade jamais d’alcool proscrit chez les musulmans surtout en période de ramadan. Puis arrivaient les narguilés, tous les gestes étaient lents, on savourait chaque bouffée de tabac, chaque gorgée de liquide, on effaçait très progressivement, petit à petit, la dureté de la journée de jeûne et d’abstinence.

Après une heure ou deux, les hommes mûrs rentraient à la maison pour partager avec la famille la longue nuit. Les jeunes hommes se réunissaient dans de petites gargotes qui exhalaient l’odeur renversante des soupes longuement mijotées, des épices ou du méchoui qui grillait lentement (en général on utilise le mot  méchoui pour la cuisson de l’agneau entier ; mais le mot méchoui hérité  du mot arabe ‘sawa’ indique toute viande grillée ou rôtie). Dans ces gargotes on préparait aussi la méchouia sorte de salade de poivrons, tomates et oignons grillés et finement découpés, qui accompagnait les morceaux de viande et les très odorants ‘tajines de loubia à la tomate’ (haricots longuement mijotés). Derrière une vitre qui faisait usage de vitrine s’empilaient les ‘khobz tabouna’, galette de pain qui a pris le nom du four traditionnel tunisien dans lequel elle est cuite, le four est un grand trou à même la terre, fortement chauffé par un feu de bois, sur les bords duquel on faisait cuire les galettes de pain à la semoule et à l’huile d’olive.

Ces dîners réparateurs se prolongeaient dans les chaudes et douces soirées de Tunis, les tables étaient installées sur le trottoir et on s’interpelait de table en table car à Halfaouine tout le monde se connaissait. La plupart des hommes étaient soit vendeur, marchand ou portefaix au marché soit artisan ou apprenti artisan dans les souks, tous les métiers étaient représentés, les ferblantiers, les dinandiers, les graveurs sur cuivre, les fabricants de babouches, de chéchia, les tisserands, ils se côtoyaient  le jour et dans une joie communicative communiaient aux mêmes plaisirs du repas pris en commun le soir.

Mais la soirée n’était assurément pas finie, après ce premier dîner la longue nuit du ramadan se poursuivait au spectacle, les tunisiens sont passionnés de musique et de chants, alors, Halfaouine devenait le centre artistique de Tunis.

 Halfaouine est un quartier populaire bâti au cœur de la médina de Tunis. C’est une ville dans la ville avec ses marchands de légumes, ses épiciers djerbiens, ses cabarets et ses cafés maures. En outre il abrite le quartier général du club de football ‘l’Espérance Sportive de Tunis’ et ses milliers de supporters. Le quartier s’est développé autour d’une très belle place, la place Halfaouine,  celle-ci est ornée d’une très élégante fontaine posée au centre d’une étoile à huit branches, (qui symbolise la déesse babylonnienne Ishtar déesse de l’amour, mais aussi il est dit dans l’islam que huit anges supportent le trône de dieu)),  au fond se trouve la mosquée Saheb Ettabaâ et son haut minaret octogonal. La place était le lieu le plus important du quartier, elle était le centre de la vie publique et sociale, on y discutait, on s’y disputait, on commentait les résultats de football et de l’équipe du quartier : ‘l’Espérance’, on faisait, on défaisait et on refaisait  le monde, on se passionnait de politique (les Tunisiens ont toujours aimé la politique), enfin on se délectait de musique dans les petits cabarets de poche.

Les tunisiens étaient si passionnés de musique que dès la mise sur le marché des radio-transistors la médina s’est empli de la musique diffusée par les radios arabes, il n’y avait pas un seul atelier une seule boutique sans un poste de radio et comme ils se branchaient tous sur la même station, si d’aventure vous deviez traverser la médina vous pouviez écouter, tout en marchant,  la même chanson sans en perdre une miette.

C’est à Halfaouine que les grandes voix de la chanson tunisienne ont fait leurs premières armes, c’est à Halfaouine que des musiciens avertis ont expérimenté les sonorités du malouf et de la chanson arabo-andalouse et arabo-berbère.

 Dans les années vingt, une artiste exceptionnelle a enflammé les nuits d’Halfaouine. Aussi extraordinaire pour son talent que pour sa profonde liberté de vie : Habiba Msika de son vrai nom Marguerite Msika chanteuse d’origine juive a porté comme personne la musique arabo-andalouse ; née dans les tous derniers jours du XIXe siècle, dans une famille juive très modeste elle avait appris l’arabe littéraire et le chant avec le plus grand compositeur tunisien Khémaïs Tarnane. Habiba était une sorte de Sarah Bernard et de Colette réunies ; elle faisait aussi du théâtre et avait même joué ‘Roméo et Juliette’ puisé dans le répertoire shakespearien. Elle avait un tel pouvoir de fascination que ses nombreux admirateurs s’appelaient ‘les soldats de la nuit’ ils l’entouraient, la protégeaient et surtout assuraient une présence constante à ses concerts. Elle avait modifié son prénom à la demande de ses fans et s’était donné le prénom d’Habiba qui signifie en arabe ‘bien aimée’. En fait elle a connu une vie amoureuse tumultueuse, multipliant amants et époux ; pourtant ce qui fit scandale c’est le baiser langoureux  qu’elle échangea au cours d’un spectacle à La Marsa avec l’actrice israélienne d’origine libyenne Rachida Lofti, la salle fut choquée et des spectateurs violents mirent le feu à la scène. Habiba Msika était aussi une figure politique, bien que de confession israélite elle était profondément nationaliste ; il lui arrivait parfois, au cours d’un concert de s’envelopper dans le drapeau tunisien, la salle croulait. Un soir que les autorités coloniales étaient venues l’arrêter, elle ne dut son salut qu’à ‘ses soldats de la nuit’. Habiba Msika connut une fin tragique l’un de ses amants l’aspergea d’essence et la brûla vive. Au cimetière du Borgel, la pierre tombale d’Habiba Msika qui suscite toujours autant de  vénération, est surmontée d’une colonne entourée de couronnes de lauriers.

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