Le nom de Sfax

Une tradition arabe veut qu’à l’emplacement actuel de la ville de Sfax (Sfaks) existât autrefois un petit fort (la kasbah) surmontée d’une tour, du genre de ceux que l’on rencontre sur toute la côte. Autour de ce fort, de ce « mahres », habitaient de pauvres pêcheurs.

A l’intérieur du pays, à une faible distance, se trouvaient de nombreuses bourgades ou de villes. Leurs habitants s’accoutumèrent à se réunir autour du fort, un jour par semaine ; là, ils échangeaient entre eux ou vendaient les produits de leur travail, achetaient ce qui leur était nécessaire. Ce marché prit peu à peu de l’importance ; on construisit des fondouks, des maisons s’élevèrent à côté, la population s’accrut et la ville naquit. Si  l’on en croit  Ptolémée, cette tradition serait exacte. Tous les auteurs, en effet, sont d’accord pour voir dans Sfaks, un point mentionné par le  géographe alexandrin, entre Oussilla, (Inchilla actuelle), et Tenae, ( Henchir Thina). Il lui donne le nom de » Taphroura », ou « Taphrouaï », ou » la Phrouria ».

Ce nom se retrouve à plusieurs reprises dans l’œuvre ptoléméenne. Le qualificatif « Phrourion » est donné à une ville d’Egypte, à Clysma. L’auteur ancien cite aussi « Taphros » dans la Chersonèse Taurique. Quelle que soit l’étymologie que l’on cherche pour ce nom, on arrive à « Taphros », (retranchement), ou « Phoura », (poste de garde). Le Taphros de la Chersonèse Taurique est d’ailleurs un exemple de cette signification.   Il porte actuellement le nom de « Pérécop ». Or ce nom signifie en russe « fossé ». C’est la traduction presque littérale d’un autre mot grec, « Péricopè », qui veut dire « coupure », retranchement.

Nous savons en outre qu’au quinzième siècle, Mengli Ghirei fit réparer la coupure que les années avaient comblée. Je signalerai cette transformation du mot « Taphros » en celui de « Pérécop ». Elle me sera utile pour montre la similitude qui existe entre les noms de « Taparura et de « Sfaks ».
Une autre tradition veut qu’au moment de la chute de Carthage, Scipion Emilien, vainqueur, pour séparer la Numidie… (La Tunisie de l’époque plus une partie de l’Algérie)…. des nouvelles possessions romaines, fit creuser un fossé qui, partant du fleuve « Tusca », (près de  « la Calle », aurait abouti à « Thenaé ». La région située au sud de ce point porte encore le nom d’ « El Hadd », (la frontière). Il aurait été naturel que, tête de ce retranchement sur le golfe de Gabes, cette ville eût été défendue par une série de forts détachés, dont « Taphrura » aurait fait partie. Au onzième siècle, sur l’emplacement de « Thinae », ruinée par les arabes envahisseurs, s’élevait un poste de surveillance dont les ruines existent encore et qu’El Bekri place parmi les forts détachés autour de Sfaks, sous le nom de « Mahrès-er-Rihana », (corps de garde du myrthe).

De tout ce qui précède ressort donc la vérité de la tradition arabe. A l’emplacement actuel de Sfaks, s’élevait un simple poste de garde, reliant « Thenae » à « Oussilla », servant même de défense, de « mahres » à la première de ces villes.
Un auteur, (Mannert), a cru pouvoir identifier « Taphrura » au « Kidiphtha » du Stadiasme, (Hedaphta de Ptolémée). Ceci est en contradiction avec ce dernier géographe, qui différencie formellement « Taphrura » d’Hedaphtha et place cette dernière ville entre les deux syrtes.

Quand au Stadiasme, il assigne à Kidiphtha un emplacement au sud et en face de « Menninx » (Djerba), en un point que Tissot appelle « Henchir Roumia », à égale distance de Gabès et du « Ras-el-Djeurf ».
Morcelli, de son côté, a cru pouvoir assimiller « Taphrura » à la « Taphra » de Pline. Mais l’historien latin assigne à « Taphra » un emplacement analogue à l’ »Hedaphta » de l’astronome alexandrin.
Tout au plus pourrait-on proposer l’assimilation de « Taphura » avec un « Kidiphta » que l’auteur du Stadiasme place en face de « Cercinna »….(Kerkena). Mais la distance indiquée dans ce péryple, comme séparant « Tacapé », ....(Gabes) de ce « Kidiphta », ne peut s’appliquer qu’à l’Hédaphta » ptoléméen : on doit donc repousser la similitude.
En résumé, « Seylax », » le Stadiasme » et « Méla »,…(avant J C), ne citent pas « Taphrura ». A l’époque de Strabon, (50 ans avant J C). La ville rentrait évidement dans la catégorie des nombreuses petites bourgades dont cet auteur signe la présence au bord de la mer, mais dont il ne mentionne pas le nom. Pline (70 après J C) reste muet sur cette cité. Ce n’est que 70 ans plus tard   (140 après J C)   que Ptolémée en parle.
Les tables dites de « Peutinger » relatent « Taphrura » sous la forme de « Taparua ».

Au cinquième siècle, « Taphrura » se trouve dans la liste des évêchés d’Afrique, pour disparaître complètement de l’histoire à partir du septième siècle. Depuis cette époque,, le nom de « Sfaks », seul se rencontre chez les écrivains.

Comment a pu s’opérer cette transformation de nom ??? C’est ce que nous allons étudier.
Jusqu’ici, on n’a pas encore été d’accord sur l’étymologie du mot « Sfaks ». Les uns y voient une variation du mot « fakkous »….. (concombre), les jardins avoisinant la ville en produisant beaucoup. D’autres font appel à leurs souvenirs historiques et trouvent dans ce nom une forme légèrement défigurée de « Syphax », (202 avant  J C)…. roi de Numidie.

Certains auteurs, enfin, donnent à « Sfaks » une origine identique à celle de « Carthage ». Une reine étrangère aurait un jour débarqué en ce lieu et aurait obtenu la concession du terrain que pourrait envelopper une peau de bœuf. Faisant alors appeler un de  ses esclaves, appelé « Sfa »,, elle lui aurait dit :… « Sfa….kess »…..( Sfa….coupe)…
C’est ainsi qu’elle aurait englobé une immense étendue de terrain dans cette peau coupée en fines lanières.

Mais, personne jusqu’ici n’a songé que la population sfaksienne  n’est pas arabe, mais libyco- phénicienne berbère. On aurait donc dû rechercher cette étymologie non dans la langue arabe, mais dans la langue berbère. On aurait ainsi vu que « Sfaks » et » Taphrura » sont le même nom en deux langues différentes. C’est une transformation pareille à celle qui  de « Taphros » a fait…. « Pérécop ».
En effet ; que peut signifier « Sfaks » en bèrbère ???
Deux réponses presque identiques peuvent être faites  à sa demande.
« Sfaks » est susceptible d’être décomposé en :

1/     S……. celui qui….( factitif de la première forme)…
FA……il a étendu,….il étend…
EKES…..séparation,…coupure…

2/     S……..celui qui
FA……il a étendu….il étend…
EKEZ……..surveillance….garde….
De ces deux étymologies, la première, (celui qui a étendu une séparation, une coupure) rentre bien dans l’idée du fossé fait par Scipion Emilien. Mais comme l’existence de ce fossé est fort problématique, nous ne pouvons y chercher une preuve en faveur de notre hypothèse. Disons seulement, à titre de curiosité, que la  forme de « ekes » est le mot berbère de « ksar »….(château fort)….
La seconde, au contraire, vient en regard avec le mot « Taphrouria » et comparons ces deux étymologies.

Τα    ψρουρια                                                                                                                 S FA Ekez
Les postes de surveillance ;    celui qui étend la surveillance.

Nous obtenons une égalité parfaite entre ces deux noms ; le premier n’est que la traduction grecque du second.
Il n’y a là  rien qui doive nous étonner. Nous avons déjà vu que « Taphros » était une forme grecque du mot « Pérécop » Sur le golfe de Gabès, au sud de Thénae, se trouvait une ville que les anciens appellent indiferrament    Νεα  Πολις… (Néapolis)…autrement dit Nabeul…et                   Μαξομαδες…. ( Macomades).  Or on sait actuellement que Macomades écrit en langue assyrienne et se lisant par conséquent de droite à gauche, donc   SDH-MKM, qui signifie « ville neuve », ….Νεα   Πολις.
Il est donc très naturel qu’écrivant en grec, et désireux que l’on comprit la signification du nom des villes qu’il citait, Ptolémée ait relaté une ville de « Taphrura » à laquelle les habitants donnaient l’appellation bèrbère correspondante de « Sfaks ».

Lorsque les Grecs eurent disparu du territoire africain, les arabes envahisseurs conservèrent naturellement à la ville le nom seul que lui donnaient les aborigènes.
L’entière similitude entre « Taphrura » et « Sfaks » établie, arrivons aux fastes chronologiques.

 (Tiré du recueil « Fastes chronologiques de la ville de Sfax » et transcrit par Georges Msihid )

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