L'inauguration du port de Sfax

I-AVANT L'INAUGURATION

1-1 Arrivée à Sfax:

Alexis Trouvé journaliste à l'agence Havas, décrit le 23 avril 1897 ,  son arrivée devant Sfax, à bord du paquebot  "Maréchal Bugeaud".

Le lendemain 23 avril à six heures du matin, après une traversée superbe, dans la grave splendeur et le grand silence d'une merveilleuse nuit d'Afrique, nous apercevions du large,dans la brume grisâtre du soleil levant,une longue ligne blanche, d'abord indécise,un peu plus accusée vers son centre, qui paraissait sortir des flots.
Puis cette ligne s'accentua peu à peu, au fur et à mesure que nous avancions, et Sfax nous apparut dans sa beauté troublante,paresseusement couchée au bord de la mer, dans un cadre admirable, fait de verdure, de lumières et de couleurs.
Toutes les barques de pêche de la côte et des îles, très pittoresquement pavoisées, bariolées, leurs voiles carguées, attendaient le Maréchal Bugeaud, rangées sur deux lignes de plusieurs kilomètres d'étendue, formant ainsi une voie triomphale, telle que n'en eut jamais , aux jours les plus glorieux de Rome ou d'Athènes, flotte victorieuse.
Quand le navire qui portait les ministres fut entré dans le chenal, les milliers d'indigènes qui montaient ces barques, se livrèrent à des démonstrations enthousiastes, inclinant avec de grands gestes, les drapeaux des mosquées,criant,chantant,frappant à tour de bras sur leurs tambourins, et soufflant à perdre haleine dans leurs fifres et leurs noubas.
C'est au milieu des crépitements d'une fusillade nourrie que le "Maréchal Bugea
ud " gagna le port pendant que le canon tonnait au loin.
Il est impossible de décrire le pittoresque et l'imposante majesté de notre arrivée à Sfax.
Une foule immense était massée sur les quais ou se balançaient des guirlandes de lanternes,des ballons et de verres de couleur, au milieu d'une profusion de drapeaux et de tentures tricolores. Et pour compléter ce tableau magique, des fanfares militaires, des cavaliers arabes en burnous blancs,
montés sur de fringants coursiers, des spahis sous les armes, des gendarmes du bey dans leur sévère costume bleu de ciel, des fonctionnaires indigènes, des officiers tout chamarrés allant, gesticulant, donnant des ordres...
comment rendre ce spectacle si extraordinaire, si rempli d'impressionnante réalité !
Enthousiasme exagéré, dira t'on peut être; écoutez M. Jacques Raymond du "Soir" :   
"Oh! cette arrivée à Sfax,par le resplendissant soleil du matin, avec, des deux cotés du chenal nouvellement creusé, dans le scintillant clapotis de la mer trop bleue, la haie pittoresque et bruyante des barques bariolées, pavoisées chamarrées de toute la gamme des tons clairs, et dans le fond de la ville,
couchée, toute blanche en sa profonde ceinture d'oliviers d'un vert sombre !..."
Ecoutez encore mon confrère des "Débats", M. Gustave Babin:
"Nous allons de féerie en féerie,dans un ravissement continuel, dans un charme ininterrompu, sans chercher à pressentir quel spectacle de lumière et de beauté pourra bien, demain, après ce qu'aujourd'hui nous apporte d'émotion, nous arracher encore un cri admiratif; renonçant à imaginer une joie plus aiguë ou plus subtile que la joie présente, hésitant à comparer le bon rêve actuel au rêve déja passé. Pourtant, je crois que, dans nos mémoires,le souvenir de notre arrivée à Sfax demeurera précis et durable entre tous les souvenirs de cette charmante tournée."
Sfax, ce vieux boulevard de la résistance à l'influence française, ce dernier refuge des Ali-Ben-Khalifa, qu'il nous fallut bombarder sérieusement pour le réduire en 1881 (s'en souvient-on encore en France ?...) est aujourd'hui une cité active et industrieuse de plus de 20000 habitants, largement ouverte à notre domination économique, et qui est,plus que beaucoup d'autres points de la Régence, entrée vigoureusement dans la voie du développement agricole et commercial.
C'est de Sfax que nous viennent les éponges.
Cette ville est comme, Sousse et comme d'ailleurs toutes les autres villes de Tunisie, entourée d'un mur d'enceinte remarquable. Il parait que ces remparts des villes africaines ont été élevés dès l'origine,pour préserver leurs habitants des razzias des pillards, ou des attaques des troupes du désert.

1.2 Crainte d'un attentat anarchiste ?
Notre journaliste de l'agence Havas écrit

Les ministres et les invités venaient de se mettre à table, lorsque je remarquai des allées et venues, des conciliabules mystérieux qui précisèrent mes soupçons et ravivèrent mes craintes de l'avant-veille.
Il se passait certainement quelque chose de grave, mais quoi ?
Bientôt un double cordon de troupes vint se ranger sur le quai. Des soldats, ba
ïonnette au canon, furent placés sur la passerelle du paquebot,dont l'accès fut formellement interdit à toute personne étrangère non muni d'un laissez-passer ou d'une invitation officielle.
Décidément, cela devenait inquiétant, mais je ne savais toujours pas de quoi il s'agissait.
Ce ne fut que le lendemain matin que je l'appris, alors que tout danger était conjuré.
Car nous avions réellement couru un danger sérieux , ainsi qu'on va le voir :
A Tunis, un individu que personne ne reconnut, s'était proposé au personnel du Maréchal Bugeaud comme aide-cuisinier, et cet individu avait été embarqué pour la traversée de Tunis à Sfax, et retour .
Or, l'individu en question n'était autre que le frère d'un anarchiste exécuté place de la Roquette, il y a trois ans, pour un attentat commis à Paris, et dont le retentissement fut énorme.
Au moment de notre voyage en Tunisie, cet individu était le chef reconnu du parti anarchiste dans la Régence.
On le savait, mais on s'en inquiétait peu, et la Résidence n'avait pas cru devoir prendre de mesures spéciales en vue de l'arrivée des trois ministres en Tunisie.
C'est de Paris que vinrent les premiers avertissements.
Mais, quand ils arrivèrent à Tunis, nous étions depuis longtemps en mer....avec l'anarchiste à bord du Bugeaud.
Les renseignements de la Sûreté de Paris furent immédiatement retransmis de Tunis à la police de Sousse, où le Bugeaud devait être de bonne heure dans la matinée du lendemain.
A l'arrivée du paquebot, l'anarchiste fut "débarqué" avec une discrétion qui n'éveilla nuls soupçons, soit parmi l'équipage, soit parmi les passagers.
Mais, chose incroyable, la police cependant prévenue de ses intentions, le laissa en liberté ! ce qui lui permit de revenir à bord dans la journée, sous un déguisement, dans le but de se faire embaucher de nouveau, afin de pouvoir se rendre à Sfax, où l'attentat devait vraisemblablement être perpétré.
Reconnu, on l'éconduisit, sans se préoccuper autrement des projets qu'il méditait...
Le Maréchal Bugeaud quittant Sousse dans la soirée, on supposa qu'il n'y avait plus rien à craindre du misérable.
On se trompait.
A Sfax,nous retrouvâmes l'anarchiste qui rodait sur les quais.
Là encore, on se contenta de le "filer", mais la filature fut si bien organisée,qu'on le perdit de vue pendant une partie de la journée.
Il ne fut arrêté que le soir, au moment où il allait poser le pied sur le bateau pour mettre ses projets criminels à exécution.
C'est alors que se produisit l'incident que j'ai rapporté plus haut, et que la troupe fut chargée de la surveillance du Maréchal Bugeaud.
Tout le monde savait dès le lendemain, que nous avions ét
é à deux doigts d'une catastrophe ; mais le secret fut bien gardé.
Néanmoins, je voulus signaler le fait à l'agence Havas, par une dépêche qui le présentait sous une forme très atténuée.
Mais j'avais compté sans le véto du résident, qui avait pris des mesures pour arrêter tous les télégrammes faisant allusion à la tentative dont nous avions failli être victimes.
Voici, d'ailleurs, le texte de la dépêche déposée par moi au bureau télégraphique de Sfax dans la matinée du 24 avril. On verra que cette dépêche n'était guère subversive :
"Nous enregistrons sous toutes réserves, bruits d'un attentat qui n'aurait été déjoué que grâce à la vigilance résident adjoint.Les ministres supplient faire silence pour pas troubler fêtes dont éclat dépasse toutes espérances.On ne veut nous communiquer aucun renseignement : mais tenons source certaine que tout danger est écarté.
Je n'envoie pas cette information à Alger, vous laissant initiative "
Ce télégramme fut aussitôt communiqué au résident général adjoint, M. Revoil, lequel me fit appeler pour me prier d'en effectuer le retrait.
Naturellement, je fis des objections, et une longue discussion s'engagea sur cette question entre le garde des sceaux, M. Revoil et moi.
M. Darlan était partisan de la publication de ma dépêche "avec quelques légères modifications dans sa rédaction "; mais l'avis contraire du résident prévalut.
Il ne me restait donc plus qu'à m'exécuter ,ce que je fis de très mauvaise grâce, on le croira sans peine.
N'avais je pas à craindre, en effet, que l'un de mes confrères, au courant des choses,ne télégraphiât la nouvelle à son journal ? Dans quelle situation me serais-je alors trouvé, ainsi que l'agence ?
On me répondra que la surveillance exercée sur les télégrammes au bureau de Sfax, devrait m'ôter toute appréhension.
Mais est ce que pour une information de cette importance, ce confrère ne pouvait pas se faire conduire soit à Sousse, soit à Gabès, pour la confier à un bureau où il n'aurait rien eu à redouter de la censure résidentielle ?
Cette éventualité ne se produisit pas , heureusement, et la tentative anarchiste de Sfax ne fut pas ébruitée.
Quant à son auteur, j'ignore ce qu'on en a fait et ce qu'il est devenu.

 1.3 L' Inauguration :

Vingt-quatre avril ! C'est la grande journée, la journée officielle qui comprend : l'inauguration du port, les discours, la remise de décorations, la pose de la première pierre de la ligne de Sfax à Gafsa, la fantasia,
le punch et les banquets.
Mais c'est aussi la journée du sirocco ! Ah ! le sirroco !
Il souffle dep
uis le matin avec une violence extrême ; des trophées de drapeaux, des guirlandes de verres de couleur préparées pour les illuminations, des lanternes vénitiennes qui se balançaient hier avec tant de grâce aux grands mâts plantés sur le port et sur les avenues, il ne reste plus rien maintenant. Tout cela jonche les sol lamentablement , emporté par des rafales furieuses auxquelles rien ne résiste.
Si encore ces rafales nous procuraient un peu de fraicheur ! Mais c'est tout le contraire qui se produit, car le sirroco ne souffle que du feu, en même temps qu'il soulève d'énormes tourbillons de sable brûlant, sable fin, impalpable, qui vous cingle et vous aveugle, pénètre par les pores, s'engouffre dans les oreilles, dans les narines, dans la gorge qu'il déssèche.
Dieu ! ce que j'ai souffert pendant cette terrible journée, avec mon "claque" sur la tête, et mon habit sur le dos ! Ce que j'ai souffert, et dans quel état était mon linge, le soir venu !
Elle fut d'autant plus pénible que tous mes confrères s'abstinrent de télégraphier à leurs journaux, ou plutôt je me trompe : ils leur télégraphièrent, mais simplement ces deux mots : "Voyez Havas" de sorte que toute la responsabilité du service retomba sur moi.
Je me souviendrai de Sfax !
Vers trois heures eut lieu la fantasia, qui nous permit d'admirer une fois de plus le grâce vigoureuse et l'adresse souple des cavaliers arabes, et des loques superbes, inondées de soleil, et de beaux grands gestes, et des envols de draperies qui sont un délice pour les yeux préparés. "Cela se déroulait - écrit Gustave Babin, dont les descriptions seraient tout entières à reproduire, tant elles sont saisissantes de réalité dans leur style plein de charme, - cela se déroulait dans un grand polygone au bord de la mer, presque sous les remparts, en haut desquels plafonnaient, silhouettes lumineuses sur un ciel d'argent mat, des femmes voilées, des enfants en guenilles voyantes. Les beaux Centaures passaient un à un, ou bien couchés à demi l'un contre l'autre, leurs gandouras et les carapaçons de leurs montures flottant derrière eux comme la chevelure d'un météore. Un galop furieux, un éclair de couleur dans un nuage de poussière, des coups de fusil et un ample mouvement du bras nu, rejetant l'arme sur l'épaule ; puis on voyait revenir le cavalier au pas de sa monture, pas souple, rythmé comme une danse ; au bout de la vaste plaine, il faisait volte et repartait un anneau d'or tremblant à son oreille. Et jamais comme ce jour là, devant cette orgie de couleurs et de feu, je n'ai compris quel colossal, quel génial peintre fut Eugène Delacroix. Toutes les gloires pâlissaient devant la sienne.

..../....

Les descriptions précédentes sont extraits du livre d' Alexis Trouvé "Au désert " parut en 1898.
Je mets l'intégralité de ce livre pour la lecture et le téléchargement .
Voir et télécharger "Au désert"

Je vous propose également l'intégralité du journal "La Dépêche Tunisienne" du 25 avril 1897, dont la page 2 est consacrée à cet évènement .
Voir et télécharger "la Dépêche Tunisienne" du 25 avril 1897

 

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