La vengeance d'Ani




Que grâce soit rendue à Dieu le très haut, le tout puissant, le miséricordieux !

Que la paix soit sur notre maître Mohamed, sur ses proches et sur ses compagnons !

Ô toi qui m’écoute, écoute mes paroles, et demande au très haut de nous préserver des tourments de la passion !

Il était une fois, ou il n’était pas ! C’est l’histoire de deux confréries, les al-Mâdiniya. et les Sanûsiya.


Le grand Maître Sanûsi avait une fille Aïcha qui avait l’âme brûlante, cette fille était chère à ses yeux.
Cette histoire la voici telle que me l’a contée Hadj Mamoud-ben-Abdelkrim qui en a été le témoin.

À l’époque les confréries vivaient en paix. Et lors des rencontres pour les fêtes religieuses, La jeune Aïcha avait pour camarade de jeux Aïn,i le fils de Mâadi, maître des Mâdiniva.

Or il advint lors de leurs jeux d’adolescents, qu’Aïni et Aïcha se promirent l’un à l’autre.
Mais des conflits d’intérêts de territoires à conquérir firent que les deux confréries en vinrent aux insultes.
Sanûsi dit :

- Par Allah Mâadi, mets un jupon de femme, un voile de femme et des parures d’argent, et tiens-toi au milieu des femmes. On ne peut plus espérer que tu sois un homme ! Ton fusil n’est plus bon à rien. Et toi tu es devenu doux comme l’agneau qui se laisse égorger.

Mâadi répliqua :
  Les paroles ne tiennent pas lieu d’acte. Le très haut m’est témoin, que je porte en permanence suspendu à ma selle le bouclier et l’épée. Jamais je n’ai provoqué le nom de Dieu, ni celui des hommes, avant que l’on porte atteinte à mon honneur.Par Dieu, par Dieu, un matin nous nous rencontrerons, je jure que ce sera la mort sans merci.

Ainsi, La guerre fût déclaré entre les confréries.

Le Hadj Amdegh ägg Ammous fit une longue pause: il tira de sa poche une boite de néffa, mit deux pincées dans les narines, et aspira fortement en se bouchant une narine puis l’autre. Il Leva le doigt vers le ciel et repris son récit.

Le temps et les années se sont écoulés et malgré de dures batailles ,nul ne sortait vainqueur. Et bien des hommes de part et d'autres achevèrent ce que Dieu leur avait prédestiné de vie.

Aïcha était devenue belle comme la pleine lune, et son père le grand maître Sânusi décida un jour de la marier à son plus valeureux guerrier, Elghâlem ould Semâma.
Mais les nouvelles traversent le sable.
Les préparatifs du mariage étaient déjà accomplis, et la cérémonie prévue pour ce vendredi, jour sacré devant l’éternel.
Au petit matin du jour béni, alors que chacun mettait ses habits de fêtes, que les musiciens préparaient les instruments, que les chevreaux tournaient sur les broches, que le palanquin se confectionnait, du fin fond du désert depuis les sables clairs, apparut un cavalier monté sur un méhari blanc, il frappait du pied le cou de sa monture pour l’exciter. Il portait le long voile indigo, et le visage totalement masqué par le litham. Suspendu à sa selle, se trouvait le bouclier et il tenait au poing la takouba et la lance targa. Son méhari aux fines jambes de coursier du désert était décoré comme pour la parade.

Les hommes s’étaient amassés sur la place pour voir le nouvel arrivant. Quand il fut à leur hauteur, il a découvert son visage, et lancé son javelot à terre devant lui. Alors tous reconnurent Aïni, fils du grand Maître des Mâdiniva.
  Sans descendre de sa monture, il regarda droit dans les yeux Sânusi, et s’adressa à lui en ces termes :

- Ô Sânusi ! Moi Aïni, fils de Mädini, je viens aujourd’hui vers toi afin de réclamer mon dû. Ta fille Aïcha s'est promise à moi en son temps. Aussi me voici venu pour la cérémonie.

- Jette de l’eau sur ton cœur Aïni fils de Mädini. Oublie tes rêves d’enfant. Si ma fille se marie aujourd’hui ce n’est pas avec toi. Dieu m’est témoin. Et tu dois craindre le très haut de venir ainsi sans avoir été convié, dire que ma fille est tienne.Ce mariage est sol d’où l’eau jaillit, et ma fille a choisi son point d’eau.
Quant à moi, je ne suis pas patient comme une montagne. Alors retourne chez les tiens avant que je ne déverse sur to,i la rage de ton père. Chaque chose doit être à sa place, l’on ne met pas de beurre dans les mauvais aliments. L’esclave reste avec les chameaux, et les hommes restent avec les hommes.

Alors, Aïni sorti de dessous sa selle au pommeau en forme de croix d’Agadès, une sacoche de cuir brun, il la jeta à la face du grand maître qui s’en saisi, l’ouvrit, et en sorti un parchemin en peau de chèvre sur lequel était écrit en lettre de sang : AÏCHA et AÏNI ainsi que le sceau des deux familles.
Sânusi devint livide. Il prit le temps de la réflexion, puis déclara :

   Seul les morts n’ont pas d’interrogations !Ce jour qui aurait dû être lumineux, voit le ciel s’assombrir, il me pousse doucement vers la nuit. Aïni ! tu peux camper au bord du village, je m’accorde le temps de la réflexion. Je te donnerais ce soir mes dispositions.
Ô Dieu le très haut, le très puissant, toi qui détient le savoir des cieux et de la terre, fais que je décide pour le bien de tous.

Ainsi Sänusi, se retira suivi des imans et de sa garde personnelle.
Aïni fit baraquer sa bête et mit pied à terre.
Mais déjà des rumeurs courraient de bouche en bouche ,et se répandait dans toute la Zaouia et jusqu'à l’extérieur des murs : « Elghâlem ould Semâma a enlevé Aïcha la fille du grand maître, et il s’est enfui avec elle, en direction de la Libye ».
À ces mots Aïni se mit immédiatement en selle et partit au galop de son méhari de course à la poursuite des fugitifs.

Le soleil était déjà au zénith, la piste sablonneuse, et l’air bouillant, mais si le ciel restait calme, dans la tête d’Aïni la tempête de l’âme soufflait, et des pensées contradictoires s’entrechoquaient.

Est-elle partie consentante avec son ravisseur ?  résiste-t-elle ?  appelle-t-elle Aïni, pour la délivrer ou demande-t-elle à Elghâlem de forcer le pas de son méhari pour échapper à ma vengeance ?
Les pensées sont dangereuses lorsqu’elle surgissent du gouffre de l’absence.
La haine et la violence sont aujourd’hui mes guides. Je jure par le très haut que je n’aurais aucune pitié. Par Dieu, je sais qu’elle n’est pas consentante, mon cœur me le dit.

Déjà le soir rosissait la dune, Aïni astreignait son méhari au galop sachant qu’à quelques distances se trouvait le puits essentiel à tout voyageur. Il espérait y trouver Elghâlem et Aïcha, car à deux sur une monture, l’allure ne pouvait être véloce, et l’animal aurait besoin d’eau et de repos.
Au sommet d’une dune lui apparu une Péri, radieuse dans ses voiles de lumière, ses yeux brillaient comme deux étoiles, elle lui dit de sa voix perlée et suave comme le miel :

- Aïni fils de Mädini ! Je sais que l’amour est plus brûlant que le vent d’été, que la passion amoureuse dévore l’âme et ronge le corps d’une soif ardente, toutefois, méfie-toi Aïni ! si tu avances encore, l’autre soif va assécher tes lèvres, et te conduire aux portes de la mort.
Il voulut la questionner, en savoir plus, mais elle s’évanouit derrière un nuage de sable d’or, qui s’élevait vers le ciel.

   Je suis fatigué dit Hadj Amdegh Agg Ammous Je vous raconterai la suite demain, le jour décline, bientôt le ciel va allumer ses feux follets, et moi je dois encore remercier Dieu de la journée qu’il m’a donnée. Ensuite, il me faut reposer. Je vous souhaite la bonne nuit.

Nous restâmes sur notre faim. Le Hadj voulait-il nous tenir en haleine jusqu’au lendemain ! Ses yeux qui brillaient de malice semblaient l’insinuer.Aussi nous n’insistâmes pas, et partîmes voir le soleil se coucher sur la montagne.

Le lendemain, le soleil à peine levé, nous étions auprès du feu, devant la théière fumante à attendre impatiemment comme des enfants.
Le Hadj se leva, fit ses ablutions, sa première prière. Puis seulement fit mine de s’apercevoir de notre présence. Il nous salua, et souhaitât que la protection de Dieu soit sur nous.
Devant notre regard interrogateur, il sourit, prit place près de nous, leva son doigt vers le ciel, et dit :
   - Ce que Dieu a voulu, il faut que cela soit.

Ainsi, Aïni, n’écoutant que sa fureur, continua à taper du pied sur le cou de sa monture afin d’arriver au puits avant la nuit complète.
Il parlait tout haut pour lui et pour Dieu.

– Ô Aïcha, je te retrouverai, et je t'arracherai des griffes de l’usurpateur. Je te célébrerai par des chants d’amours, je cultiverai tes doux pâturages afin de te faire oublier la violence que tu as subie. Face au ciel je le dis, je te ramènerai chez mon père, et nos deux confréries seront forcées de se plier à ma volonté.
Quant à toi fourbe, pouilleux, fils de chien, tu périras par mon épée.

Tandis que la première étoile apparaissait dans un ciel immensément vide il vit tout au fond de l’horizon se dessiner les contours du point d’eau.
Le méhari accéléra l’allure de lui-même à la vue du puits, pressé d’étancher sa soif, et trouver le repos.
Mais la déconvenue fut à la mesure de l’attente : une main meurtrière avait empierré le puits, et la guerba qu’Aïni descendit au bout de la corde ne rencontrait que des cailloux.

Aïni levât les bras au ciel,
  - La malédiction de Dieu sera éternellement sur toi Elghâlem, elle t’écrasera , et moi je t’arracherai  le cœur et le donnerai à manger aux chiens.
Après quelques instants de réflexion, Aïni entrava son fidèle coursier, sorti son poignard à lame recourbé, coupa une veine du méhari et s’abreuva. Il mit sur la plaie un cataplasme qu’il sortit de sous la selle, et reparti à pied tirant la bête derrière lui afin de la laisser souffler.

La nuit avait maintenant allumé tous ces feux. Aïni était remonté en selle .Malgré le froid, la fatigue, le sommeil et la soif, il avançait toujours, animé par l’esprit de vengeance et la foi en son amour.
Les pas de son méhari étaient lents mais réguliers. La lune baignait la nuit de sa douce lumière argentée. Lui le regard fixe sur l’horizon, espérait, dune après dune, apercevoir les ombres qu’il attendait.
Il avait ainsi traversé la nuit. Le levant était pâle, une à une les étoiles s’éteignaient avec les premières lueurs du jour naissant.

Alors qu’il regardait l’étoile de matin, la Péri au corps transparent reparue en haut d’une éminence.
  - Dieu te garde Aïni ! Tends l’oreille, ouvres les yeux, derrière chaque monticule le destin attend.
À ces mots Aïni descendit de sa monture afin d’être moins exposé, il entrava son fidèle coursier et la main sur le pommeau de son épée, la fidèle takouba à lame finement damasquinée, il avança avec précaution. L’horizon était vide de toute part.

Alors il se planta en haut de la dune, et les bras en croix il hurla :
  - Très haut je tends mes mains vers toi, je te fais cent et mille prières, et je te demande deux choses, la vaillance dans le combat et le pardon le jour de la résurrection.
Permets-moi de retrouver ce fils de chien ! Meure sa mère ! Il se cache comme une femme sans honneur et rampe sur le sable pour échapper à ma colère.
Montre-toi Elghâlem, moi et toi, nous sommes en guerre. Quoi qu’il arrive la vie est fragile et elle finit ici. Le soleil et les bêtes mangeront ton cadavre !

Une étincelle et un coup de feu répondirent aux paroles d’Aïni. À hauteur de son épaule gauche, une tâche rouge s’élargit rapidement sur sa tunique bleue.
Sans attendre, il dégaina son épée, dévala au pas de course la distance qui le séparait du tireur. Il se planta devant Elghâlem alors que celui-ci était encore allongé sur le sable à recharger son fusil.
  Relève-toi Elghâlem ! on ne fuit pas son destin, ce qui sera, sera.

Elghâlem fit face et tira sa katouba.
Derriere lui se tenait Aïcha. Aïni remarqua qu’elle n’était pas entravé, et qu’elle n’avait pas eu un mot pour lui, ses mains étaient jointes, son regard était brillant et tourné vers Elghâlem !
Il n’eut pas eu le temps d’y réfléchir plus longuement, Elghâlem se jetait sur lui, l’épée en avant  : d’un mouvement de jambe sur le côté il évita la lame, tourna sur lui-même et abattit son épée sur la tête d’Elghâlem qui esquiva, mais insuffisamment puisqu’elle entama son épaule gauche.
Aïcha poussa un cri.
Aïni recula et s’adressa à elle :

- Aïcha ! Ton cou et tes épaules sont pareilles à l’antilope, tu as incendié mon cœur, tu m’as laissé soupirer et après la douceur, voilà la vérité, le mensonge et l’amertume. Aussi je reste sans parole comme un tambour que l’on cesse subitement de frapper, car ton cœur et devenu sourd pour moi.
Mais je n’aurais pas de pitié. Démon Dieu te maudit, et cet homme partage les malédictions dont tu seras éternellement écrasée.

Il se lança avec une fougue peu commune sur Elgâlem, les épées se frappaient avec violence, sans pouvoir toucher les combattants, les deux hommes semblaient de forces égales. Ils lutèrent ainsi jusqu’au soir.

Le couchant éclairait d’or la dune, et la transpiration coulait toujours sur leurs visages crispés. Alors qu’ils étaient au plus près, Elghâlem sorti un poignard de sa ceinture et en porta un coup dans le flan d’Aïni. Après un instant d’immobilité, de sa main gauche il lui saisit le poignet, le bascula, et ils roulèrent tous deux à terre. Aïni lui tordit le bras lui faisant lâcher son poignard, il le prit alors à la gorge pendant que les mains droites étaient immobilisées par les épées croisées. Il serrait, Eghâlem lentement perdait le souffle, c’est alors qu'Aïcha prenant une pierre lui assena un grand coup sur la tête.

Aïni s'abattit sur le côté. Elghâlem se releva ramassa son épée, et, au moment où il allait frapper Aïni, celui-ci roula sur lui-même évitant la lame, qui s’enfonça dans le sable.
Alors, saisissant sa koutouba, il traversa de bas en haut l’abdomen d’Elghâlem qui s’écroula sans un cri.
Aïni se releva lentement, il empoigna Aïcha par les cheveux, la renversa, et d’un geste rapide et ferme, lui trancha la gorge en prononçant entre ses lèvres « au nom de Dieu ».

Sur son visage noir de sueur, de sable et de sang, deux traces de larmes parcouraient ses joues. Il se tourna vers l’orient, la Péri se trouvait entre ciel est terre et le contemplait d’un air grave.
Alors, il remonta sur son méhari, mais au lieu de prendre la route du retour il s’enfonça dans les sables du désert, vers le pays de la soif.
Personne ne le revit plus jamais.
Après un long silence, le hadj Amdegh ägg Ammous dit :

- Mon histoire je l’ai racontée. À vous je l’ai donnée, et vous l’avez reçue avec amitié.
Aussi maintenant, je vous souhaite la bonne journée.

Il se retira dans sa chambre pour la méditation et les prières.

 

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