L'inconnue du Saf Saf

-  Hier j’ai rencontré une amie que je n’avais pas vue depuis longtemps.

-  vous l’avez connue en France ou en Tunisie ?

-  oh c’était il y a bien longtemps, elle était comme moi élève au lycée de Carthage, et je me souviens que le samedi nous allions à la plage à La Marsa.

-  vous ne me croirez pas, moi aussi j’ai rencontré une amie de Carthage, elle m’a raconté une histoire surprenante qui s’est peut-être passée à La Marsa au Saf Saf. Vous connaissez le Saf Saf ?

Qui n’a pas connu le Saf Saf n’a rien connu de plus merveilleux de plus étrange et de plus envoûtant.

A l’origine, c’était une une sorte de caravansérail qui accueillait les voyageurs de passage. Plus tard il fut tansformé en café maure, avec des bâtiments qui enserraient une cour intérieure, au centre de laquelle il y avait un puits. Sous le règne des Hafsides, les caravaniers en route pour Tunis venaient puiser de l’eau pour désaltérer les hommes et abreuver les bêtes. Dans la cour se prélassaient  sur des bancs de pierre, les marchands venus faire des affaires, profitant du calme de ce lieu pour boire un ‘legmi’ fraîchement récolté (le legmi est un lait de palme qui devient très vite un vin de palme pétillant et légèrement alcoolisé, pour respecter le coran il fallait le boire avant la fermentation),  tout en fumant le narguilé que les arabes appellent ‘shicha’. La fraîcheur légendaire du Saf Saf était due à un peuplier trois fois centenaire, situé près de la source ; c’est cet arbre qui a donné le nom au café.

Et puis, au fil du temps, le Saf Saf fait sa toilette, de très belles mosaïques orientales sont apposées sur les murs des bâtiments, le café se structure ; le puits qui servait occasionnellement aux caravanes devient la vedette. Sous l’impulsion de son propriétaire Cheik Bahri une noria est installée ( la noria est une machine hydraulique connue des romains qui permet de remonter l’eau d’un puits ou d’une rivière). Chacun se rappelle des outres en peau de bouc qui inlassablement, déversaient leur chargement d’eau ; on a  parfois remplacé les outres par des gargoulettes. L’eau est-elle si bonne ou bien a-t-elle des vertus particulières ? Nul ne peut l’affirmer même si le Saf Saf  a donné lieu, à bien des légendes ; en fait le Saf Saf étant situé non loin de la plage l’eau est très légèrement saumâtre.

Pour rendre l’endroit enchanteur et hors du temps, on a trouvé un moyen qui date du moyen-âge et même de l’époque romaine : la noria ; pour actionner la noria on utilise une chamelle qui tourne inlassablement autour du puits, les yeux bandés par deux cônes de halfa tressée afin de ne pas attrapper le tournis, ou bien lui faire croire qu’elle suit une caravane dans le désert.

Le Saf Saf n’est pas que cela, c’est aussi un agréable restaurant à la cuisine simple et succulente, dans la plus pure tradition tunisienne.  Dans les années 50 (1950) le principe était simple, le café fournissait aux clients les boissons et des cuisiniers indépendants installaient de part et d’autre du couloir d’entrée des tables sur lesquelles ils avaient disposé des feux ; c’est là qu’ils faisaient bouillir des marmites odorantes dans lesquelles mijotait l’extraordinaire ‘ chorba’ (soupe de viandes de poulet ou d’agneau aux pâtes agrémentée de différentes épices), d’autres avaient des bassines d’huille bouillante où ils préparaient les’fteirs’ (les fameux beignets tunisiens), les briks à l’œuf ou à la pomme de terre, ou encore les bambalouni (beignets au sucre). Certains proposaient à leurs clients des spécialités comme le ‘kaftéji’ (viandes et d’abats cuits dans l’huile accompagné de légumes frits), enfin pouvait-on aller au Saf Saf sans avoir dégusté le si fameux casse-croûte tunisien ou le non moins fameux fricassé ?

Bref le Saf Saf était ce havre de bonheur qui rendaient les fins d’après-midi et les soirées d’été particulièrement agréables. Et la chamelle qui tournait.

A propos de chamelle, une anecdote savoureuse lui est définitivement attachée, la première chamelle était blanche et s’appelait Fethia, et toutes ‘ces belles tournantes’ , c’est ainsi que l’on désignait l’animal, au fil du temps se sont appelées et s’appellent encore aujourd’hui Fethia et sont toujours blanches. Si bien, que si vous revenez au Saf Saf bien des années après, il semble que rien n’a changé.

Les Beys de Tunis avaient coutume d’entrer au Saf Saf à cheval entourés de leur cour ; on abreuvait le cheval à l’eau du puits, puis on tendait une timbale d’argent au monarque ; selon une vieille légende boire l’eau du puits était pour l’homme et la bête l’assurance d’être fort et vigoureux toute l’année.

Dans la période post coloniale le Saf Saf a ajouté à ses activités, celle de cabaret où se sont produits les plus célèbres chanteurs et compositeurs tunisiens. Dans les interminables soirées de ramadan les chanteurs de malouf faisaient la joie des spectateurs.

 

C’était vers la fin du mois de juin, Aziz s’était allongé sur la colline à l’ombre d’un figuier, son âne broutait les rares touffes d’herbe desséchée par le soleil. Ce matin très tôt Aziz était parti de la campagne de son père pour livrer les légumes au marché : de très beaux poivrons, des tomates bien mûres et quelques courgettes.

Comme par réflexe, Aziz se redresse, pour surveiller son âne, son regard se porte vers la mer où il croit apercevoir une voile à l’horizon ; il pose la main sur le front pour se protéger de la clarté  qui l’empêche de mieux observer l’étendue d’eau ; en effet une voile latine s’approche de la côte, Aziz poursuit son observation car petit à petit se dessine un bateau, non pas l’une de ces barques de pêcheur que l’on tire sur le sable le soir après la pêche, mais une galère, bientôt l’horizon se remplit de voiles qui approchent. Ce sont des bateaux importants ; Aziz n’en a jamais vu autant, tous se dirigent vers la baie de La Marsa, qui s’est appelée autrefois Mers (qui veut dire port en arabe). La première galère est désormais à quelques coudées de la plage de sable fin, les hommes descendent une chaloupe sur laquelle prennent place des hommes richement habillés, des autres bateaux des chaloupes sont mises à la mer, Aziz y voit descendre ce qu’il pense être des soldats car ils portent des casques qui brillent au soleil. Mais son inquiétude grandit quand il voit débarquer des dizaines de chevaux qui portent un harnachement inhabituel. A quatre pattes Aziz rejoint son âne et très discrètement s’éloigne des bords de la colline donnant sur la mer.

Aziz ne saura jamais ce que venaient faire là, ces bateaux, ni les raisons de la présence de ces soldats et de leurs commandants.

Alors que les marins, à bord des galères s’affairaient à remonter les chaloupes et à enrouler les cordages, la troupe avait retrouvé la terre ferme. Chaque homme après avoir  récupéré son cheval, s’était placé en bon ordre, après des semaines de navigation en méditerranée, il fallait rejoindre le casernement de Borj El Kebir dans le Palais de La Rose quartier de commandement de la cavalerie beylicale autrefois installé là par le Général Kheiréddine Pacha.

Un autre convoi s’était formé avec quelques dignitaires qui entouraient Ali Pacha Bey, le monarque devait se rendre à Dar El Tej le palais d’été que le Bey s’était fait construire un an auparavant à La Marsa. Nous sommes en 1856 et le Bey de Tunis vient de livrer bataille dans la guerre de Crimée aux côtés des Ottomans, des Britanniques et des Français contre la Russie.

Un carrosse est venu attendre le souverain, d’autres attelages tout autant prestigieux prennent en charge les membres de la cour. L’un deux s’arrête devant trois femmes entièrement voilées de soieries délicates, elles montent et un officier referme aussitôt la portière. Que ces trois femmes aient pu faire un si long voyage avec autant d’hommes de guerre, intrigue, mais personne ne se risquerait à interroger un  compagnon de combat de peur  d’être dénoncé au Bey.

Une demi-heure après Ali Pacha Bey retrouve son palais de Dar El Tej. Après un an  d’absence du souverain, le palais reprend son animation, on a déjà préparé le retour du Bey ; les cuivres brillent tout autant que les meubles et les dorures, les couleurs des somptueux tapis ont été ravivées, pas une bougie ne manque dans les immenses candélabres, et dans certaines pièces les domestiques s’affairent encore. La salle du trône a été préparée, des bouquets de jasmin embaument, il est vrai que le jasmin est la fleur préféré du Bey ; ce soir Ali Pacha prononcera un discours devant ses ministres pour faire un récit des batailles notamment pendant le siège de Sébastopol.

Dans un pavillon voisin, les mystérieuses femmes voilées, s’installent, des ordres ont été donnés pour qu’elles disposent du meilleur confort. Qui sont ces trois inconnues, l’une s’appelle Leila, Leila Rahmar, elle était circassienne, fille d’un chef de tribu du Caucase rencontré sur le théâtre des opérations en Crimée, elle est accompagnée de ses deux servantes Baddia et Ilehm. On ne sait si ce sont des prises de guerre, car aux côtés  des troupes russes adversaires de la coalition ottomane et européenne, des caucasiens avaient été enrôlés en nombre, ou bien des jeunes filles issues de tribus amies, envoyées à la cour de Tunis pour parfaire leur éducation religieuse, La Zitouna de Tunis n’est-elle pas l’une des plus importantes universités coraniques  du monde ?

La fatigue du voyage, la découverte d’une terre inconnue, la chaleur moite de l’air firent qu’elles s’endormirent dans le profond sofa qui occupait l’un des côtés du salon. Le lendemain dès l’aube les trois jeunes filles sont réveillées par le muezzin qui lance son appel à la prière d’une mosquée voisine. Bientôt, le pavillon s’anime, deux femmes habillées à la mode tunisienne  s’approchent de la belle odalisque et de ses compagnes et leur demandent si elles souhaitent faire leur prière dans le salon ou dans la salle de prière du palais beylical réservée aux femmes. Malheureusement le parler arabe tunisien n’est absolument pas compréhensible pour les trois jeunes femmes ; certes elles comprennent l’arabe coranique à travers leur lecture du livre sacré ; mais  l’arabe courant est éloigné de la langue et des dialectes des Tcherkesses plus généralement appelé l’adyguéen (l’adyguéen est une des langues parlées par les tribus tcherkesses en Circassie). Avec quelques mots empruntés au coran et quelques gestes tout le monde finit par se comprendre. Après la prière, deux autres domestiques arrivent  pour la toilette, celle-ci doit être complétée, en effet  les ablutions qui précèdent la prière ne sont qu’un rite religieux et non une vraie toilette.  Leïla, Badia et Ilhem s’y soumettent de bonne grâce ; puis vient l’heure du petit déjeuner.  Dans le Caucase on consomme un lait de jument fermenté et du beurre rance passé sur des galettes, parfois même du poisson fumé ; à  la cour beylicale  le matin on prend un  café turc, un thé et parfois même du chocolat mousseux, Leïla comprit qu’il fallait désormais apprendre à vivre autrement, mais la richesse et le confort du lieu permettaient d’envisager ces changements avec moins d’appréhension. 

Dans l’après-midi on annonce la venue du Bey dans le pavillon. Celui-ci entre accompagné d’un homme portant une énorme moustache. Habituellement, la coutume exige qu’une femme musulmane ne retire pas son voile devant un  étranger, mais devant le bey qui a rang de roi, Leïla ne porte pas le voile à son visage. Elle est surprise lorsque l’homme qui accompagne le bey s’adresse à elle en langage tcherkesse. Il faut préciser que le Général Khéreddine Pacha, commandant en chef des troupes beylicales  quelques années auparavant, était circassien ; il avait fait venir à Tunis des hommes qui appartenaient  aux tribus de cette région. La plupart étaient restés en Tunisie comme l’homme qui servait d’interprète au Bey.

La décision fut prise d’enseigner l’arabe dialectal à Leïla et ses compagnes, puis celles-ci seraient engagées dans le harem royal.

Avant de repartir le Bey regarda avec insistance dans la direction de Leïla, la beauté de la jeune circassienne le frappa, c’est sans doute à ce moment là qu’il décida d’en faire l’une de ses épouses.

Quelques mois passèrent, Leïla parlait désormais l’arabe dialectal, elle était une bonne musulmane, elle se rendait aussi à la mosquée. Ali Pacha Bey n’avait en rien renoncé à son projet de mariage. Celui-ci fut décidé pour le printemps.

Bien qu’elle soit la dernière épouse dans l’ordre du temps, La jeune femme était très remarquée pour sa beauté et son intelligence. Elle finit par gagner des privilèges comme celui d’accompagner le Bey au Saf Saf. Pour que  le monarque se repose de sa courte chevauchée, on avait disposé dans l’un des bâtiments du Saf Saf un petit salon où le Bey venait prendre ses rafraîchissements, il y était rarement accompagné de courtisans, mais Leïla avait pris l’habitude de lui tenir compagnie.

La vie au palais était paisible, mais un peu ennuyeuse ; lorsqu’elle ne devait pas se soumettre à un acte officiel, Leïla lisait beaucoup, on lui avait appris le Français qui était une langue très prisée à la cour et elle s’était essayée aux auteurs français.

De l’autre côté du palais on parlait plutôt de politique ; le budget du royaume était mal en point, la guerre de Crimée n’avait rien arrangé, l’argent manquait et l’on chuchotait que des puissances étrangères (les Britanniques, les Français et les Italiens) pourraient intervenir.

Moulay le fils cadet du Bey intriguait contre son frère et son père. C’était un très bel homme qui avait été instruit à l’école militaire de Paris, il parlait plusieurs langues et on le disait très intelligent.

Un jour qu’il accompagnait son père au Saf Saf , il se retrouva  par hasard non loin de Leïla, elle fut éblouie par la beauté du jeune homme, elle fit un geste maladroit qui découvrit une partie de son visage, Moulay à son tour tomba sous le charme de la jeune femme.

Le soir, une fois de retour au palais chacun eut du mal à s’endormir. Mais cet amour naissant était impossible à s’accomplir. Moulay envoya néanmoins des émissaires afin d’échanger quelques messages auxquels il fut répondu tout aussi discrètement. Bref on ne sait si Leïla encouragea ou pas son prétendant à lui déclarer sa flamme, le fait est que chacun savait très exactement ce que pensait l’autre.

Un jour Leïla fit la demande au bey de se rendre au bazar pour y acheter des pièces de soie venues semble-t-il de Chine ; la coutume ne permet pas à une femme de quitter le harem. Mais le Bey ne pouvait rien refuser à son épouse préférée.

Leïla accompagnée de ses deux servantes se dirigea vers le bazar mais quelques rues plus loin, elle prit la route du Saf Saf. A l’entrée on  fit savoir à la belle inconnue que le Prince Moulay l’attendait dans le salon réservé à la famille beylicale.

L’entretien fut extrêmement courtois. Leïla ne découvrit pas son visage et Moulay dit qu’il respecterait les usages de la cour, tout en lui déclarant un amour éternel.

Les visites au Saf Saf de l’inconnue furent peu nombreuses et les entretiens toujours aussi courtois et surtout, toujours aussi platoniques.

Cela faisait trois ans que Leïla la belle circassienne était arrivée en Tunisie. L’automne 1859 commença par de fortes pluies et un vent très violent. Depuis le Conseil de La Régence on apprit qu’Ali Pacha Bey était au plus mal, effectivement le Bey s’était alité, frappé d’un mal que les médecins ne surent découvrir, au tout début de novembre, le pays fut déclaré en deuil pendant trois jours, le bey de Tunis Ali Pacha Bey  venait de mourir.

La succession a toujours été un sujet délicat et épineux à Tunis. Certes la cour beylicale avait adopté la loi salique et la loi de primogéniture masculine, en fait celle-ci se résumait au principe de masculinité au sein de la famille et de la dynastie. Mais chacun sait que les choses ne se passaient pas toujours ainsi.  Au palais du Bardo, la famille semble réunie, mais parmi les cadres de l’armée un sentiment pro Moulay monte, n’est-il pas un des leurs puisqu’il a toujours été un de leurs commandants. Après le deuil national, le Conseil de Régence se réunit et décide après une très forte pression des militaires, de désigner Moulay Idriss Pacha, Bey de  Tunis. L’avènement de Moulay n’est pas considéré comme un coup de force puisque le trône reste à la dynastie créée par le lointain aïeul Hussein. D’autre part depuis la nomination de Mourad 1er Bey fondateur de la dynastie mouradite dans cette très lointaine année 1613, le diwan  instance suprême dans l’empire ottoman,  placée sous l’autorité du sultan d’Istanbul n’exerce plus sa prééminence sur le Bey de Tunis.

Le Palais du Bardo est en fête, les lions monumentaux qui ornent le grand escalier de l’entrée sont rehaussés de drapeaux aux couleurs du Bey, sur le toit du palais flotte l’immense pavillon aux couleurs rouge et verte, dans la médina, on a baissé le rideau, et dans les rues se presse une foule endimanchée. Pour Tunis c’est jour de fête.

Moulay Pacha Bey est désormais installé, sa gloire naissante ne lui a pas fait oublier la belle Leïla, qui demeure comme les autres veuves de Ali Pacha, au Palais El Tej à La Marsa. La tradition voulait que le nouveau Bey se construise un autre palais pour ne pas gêner les veuves de son prédécesseur. Moulay en construisant un pavillon annexe pour les veuves et en gardant le palais pour lui-même, innova, en même temps il était poussé par les circonstances, car les caisses du trésor étaient vides.

Une seule femme fut autorisée à rester, c’était la belle circassienne Leïla, dernière femme du précédent Bey. Ce fut aussi la première épouse du nouveau Bey.

Le couple ainsi formé, était beaucoup mieux assorti, d’abord en raison de l’âge à quelques mois près, les deux époux avaient le même âge, ensuite par le goût de la modernité qu’ils avaient en commun. Ils parlaient tous deux français, ce qui permettait à la cour de ressembler aux cours européennes les plus raffinées qui avaient adopté la langue française ; enfin pour le plaisir renouvelé de se retrouver ensemble au palais de la Marsa et parfois au Saf Saf.

La vie s’écoula ainsi de manière paisible et lorsque Moulay Idriss épousa d’autres femmes, comme la coutume l’imposait, il laissa à Leïla le soin de gérer au mieux le harem.

 Moulay consultait souvent son épouse de cœur, quand une décision importante exigeait une longue réflexion. La fin des années soixante et les années soixante-dix furent importantes pour le royaume.

L’insouciance et l’incurie des Beys successifs avaient ruiné le pays, Moulay bien qu’ayant augmenté  considérablement les impôts ne put éviter la banqueroute de l’Etat qui fut prononcée en 1869, une commission internationale formée de l’Angleterre, de la France et de l’Italie fut désignée pour gérer le budget du royaume. Ceci donna aux deux pays les plus proches : l’Italie et la France l’occasion  de se livrer à une forte surenchère. L’Italie depuis le XVIIIème  siècle renforçait son influence en Tunisie, celle-ci lui était disputée par la France qui appuyée par l’Angleterre souhaitait conserver la maîtrise du passage entre la méditerranée orientale dans laquelle se trouvait le canal de Suez  récemment percé, et la méditerranée occidentale qui conduisait au détroit de Gibraltar. Moulay Pacha Bey fut obligé d’arbitrer entre les grandes puissances. A la fin des années 70, alors que la colonie italienne comptait près de 50 000 âmes contre moins de 10 000 français, suite à  des révoltes non réprimées à la frontière algérienne et dans la région de Kairouan, le Bey en appelle à la protection de la France. En 1881 un traité est signé entre la France et le Bey de Tunis donnant à la France le rôle de protecteur ce fut le traité du Bardo. La Tunisie devint protectorat français. Le Bey conserva ses attributs de monarque mais la souveraineté fut déléguée à La France.

Le Bey vécut toutes ces années dans un profond désarroi, lui le soldat, le combattant, sentait bien le pouvoir lui échapper, mais il était incapable d’affirmer son autorité.

Au palais, les rencontres, les discussions, les conseils se multipliaient, les émissaires des puissances voisines se présentaient sans discontinuer. Ce fut une période d’intense activité diplomatique. Le Bey était occupé et soucieux. Il délaissa sa Leïla, seuls quelques moments de calme permettaient une visite au Saf Saf ; le salon aux profonds sofas n’avait pas été modifié, seuls les coussins avaient été quelque peu rafraichis. Les visites devinrent peu à peu protocolaires ; la passion des toutes premières années avait peu à peu disparu.

Léïla était une femme mûre, la très jeune odalisque débarquée  sur la plage de La Marsa, quelques vingt trois ans plus tôt avait acquis l’assurance d’une femme exerçant un réel pouvoir. On lui demandait conseil, parfois elle assistait son époux devant des ambassadeurs ; elle exprimait même son avis  qui dans les négociations parfois serrées mettait ses interlocuteurs étrangers dans une position délicate.

L’année 1882 débuta fort mal, les troupes françaises s’étaient définitivement installées, petit à petit l’administration du pays passait aux mains des nouveaux maîtres de la Tunisie ; épuisé par tant d’années de lutte pour redresser son pays, Moulay Idriss, attrapa une mauvaise bronchite qui se transforma rapidement en pneumonie, des médecins français furent appelés à son chevet, mais ils ne purent rien faire contre l’évolution foudroyante de la maladie. Le Bey s’éteignit au début de mars 1882. N’ayant pas d’enfant mâle et pas de frère vivant, aucun descendant direct ne put monter sur le trône. Le Résident français laissa la succession se dérouler selon les principes et coutumes de la famille beylicale. Le plus proche parent  Rachid Mustapha, cousin du Bey décédé fut désigné pour succéder au défunt Bey.

Bien sûr un deuil national fut décrété au cours duquel le peuple fut appelé à s’associer en fréquentant le plus assidument possible la mosquée.

A la mi-mars Sidi Rachid Mustapha Pacha Bey fut intronisé Bey de Tunis. Les festivités furent très discrètes et sans commune mesure avec celles qui avaient présidé à la montée sur le trône de Moulay Idriss. Un peu parce que le peuple boudait le nouveau pouvoir, plus ou moins installé par les armes, un peu parce que l’influence du Bey semblait pâlir à vue d’œil, et beaucoup parce que la très grande pauvreté avait fait son apparition. Rachid Pacha promit de redonner à manger à tout le monde et il s’installa au palais d’Hammam-Lif pour y passer la fin de l’hiver et une partie du printemps. Souffrant d’asthme il avait besoin des bienfaits des thermes installés non loin du palais, comme la source d’Aïn El Bey qui offrait une eau limpide et bienfaisante. Rachid qui avait la cinquantaine bien sonnée était un homme de bon sens, calme et réfléchi ; il connaissait les difficultés du pays et avait mesuré avec précision ses capacités d’intervention et le champ de ses possibilités. En outre il avait trois épouses et cinq enfants. Néanmoins il avait entendu parler de Leïla Rahmar, de son sens politique et du sang froid qu’elle manifestait devant les hôtes étrangers du Bey. Voulant satisfaire sa curiosité, il la fit appeler au palais pour vérifier par lui-même de ses capacités en matière de diplomatie.

Dès le premier contact il fut pris par le charme de cette dame qui bien qu’ayant des formes légèrement plus alourdies qu’autrefois,  possédait une très belle prestance. L’entretien qui devait durer  quelques minutes se prolongea au-delà du temps prévu. On congédia l’audience suivante et la discussion s’éternisant on repoussa la suivante. A la fin de l’entretien Rachid semblait conquis. Très vite on évoqua un possible mariage. Bien que deux fois veuve de Beys, Leïla ne pouvait s’opposer à la volonté du monarque qui avait tout pouvoir sur ses sujets. Ainsi le souhait du nouveau Bey fut exaucé et Leïla devint pour la troisième fois de suite l’épouse du Bey ; toutefois ne pouvant donner d’enfant au Bey,  son statut fut ramené à celui de simple membre du harem. Leïla recommença à s’ennuyer ; elle se réfugia dans la lecture et découvrit la poésie des auteurs romantiques français. Etant la seule femme du harem à parler un français impeccable, le Bey la fit venir pour servir d’interprète  lors de ses rencontres avec le Résident Général qui lui ne parlait pas l’arabe. Ce contact avec la politique l’intéressait, mais ces rencontres étant épisodiques elle finit par ne plus y prendre plaisir. Elle pensait de manière nostalgique à Moulay qui fut son seul et véritable amour.

A son tour elle tomba malade, sentant ses forces l’abandonner, elle demanda qu’on l’emmène une dernière fois au Saf Saf. Elle entra voilée dans le salon où tant de souvenirs l’attachaient, une dernière fois elle s’allongea dans le profond  sofa ; elle ferma les yeux, son esprit se mit à vagabonder à travers les lieux et les années, elle s’endormit profondément et ceux qui la retrouvèrent endormie à tout jamais, crurent apercevoir sur ses lèvres le beau sourire qui avait enchanté tant d’hommes à la cour, et qui en avait retenu trois ; trois beys successifs. (Toute ressemblance avec des personnages ayant existé n’est que pure coïncidence)

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