La calèche de la Koubba

-            Ma chère amie j’ai été invitée cette année par mon amie de Toulon. Cette ville est assez extraordinaire car elle est située entre mer et montagne. D’ailleurs mon amie m’a conduite sur le Mont Faron, du belvédère on peut admirer la magnifique rade qui abrite une partie de notre marine de guerre.

-           En parlant de belvédère, vous souvenez-vous du Belvédère de Tunis, ce parc absolument délicieux où, petite fille, mes parents m’y amenaient le dimanche. Il s’appelle ainsi parce que son concepteur (le jardinier de la ville de Paris) du sommet de la colline sur laquelle il est implanté, pouvait admirer le golfe de Tunis et le lac Bahira.

Le Belvédère fut créé en 1892 sous l’impulsion de Joseph Lafacade qui était alors jardinier en chef de la ville de Paris et qu’on appela à la rescousse pour créer un parc dans cette ville qui manque cruellement d’eau en dehors des lagunes salées que sont la sebka de l’Ariana au nord et plus au sud celle de Sedjoumi. Le diagnostic ne se fit pas attendre et la colline qui domine à l’est la vieille ville de Tunis et à l’ouest la grande plaine de l’Ariana retint toute son attention. Avant l’arrivée des Européens cette colline était entièrement couverte d’oliviers, cette immense oliveraie fournissait en huile et en savon (l’huile d’olive a longtemps constitué la matière première du savon) les habitants de Tunis.

Un magnifique parc à l’anglaise fut dessiné sur plus d’une centaine d’hectares. La particularité de ce parc est qu’il est traversé à la fois par des routes carrossables,  des sentiers piétonniers propices aux promenades et à la méditation et par des allées cavalières.

Très rapidement on a agrémenté le Belvédère d’un pavillon ouvert qui tombait en ruine dans les jardins du palais de La Rose, ancienne demeure beylicale qui fut transformée en académie militaire et en casernement pour la cavalerie commandée pendant longtemps par Kheirredine Pacha personnage important de l’histoire tunisienne. Ce kiosque qui s’appelle la Koubba et qui fut construit au XVIIe siècle est un vrai joyau de l’architecture arabe, très modeste dans ses dimensions, il n’en reste pas moins un pur trésor de finesse et d’élégance. Ce kiosque est surmonté d’une coupole par quatre fines colonnes. Dans les galeries ouvertes on peut y admirer des vitraux, des stucs finement sculptés et ouvragés, et des mosaïques en céramique dans le pur style de Fez.

On a également remonté une ‘midha’, un de ces bassins qui se trouvent dans les salles aux ablutions des mosquées, celui-ci a été trouvé non loin de la ‘Zitouna’ la plus grande mosquée de Tunis et sans doute l’une des plus anciennes du monde arabe et musulman.

En automne lorsque les après-midi sont chaudes et douces, le Belvédère a sans aucun doute, enchanté les belles dames de la bonne société, qui devisaient dans la calèche qui les promenait,  des futilités d’une vie insouciante.

Pour nous, les enfants, une promenade au Belvédère était synonyme de jeux de cache-cache et de courses éperdues à travers les frondaisons des bosquets. Ces sorties s’accompagnaient toujours des mêmes récriminations de nos mères qui s’inquiétaient de nos joues écarlates et de nos têtes dégoulinantes de transpiration.

Dans les années 50 les endroits les plus fréquentés étaient le Casino du Belvédère où se produisaient des artistes venus d’Europe, et la piscine municipale qui a vu éclore quelques grands champions. C’est là que de nombreux gamins de Tunis ont appris à nager avant d’exercer leurs talents dans les belles plages qui longent le TGM.

Aujourd’hui, le Belvédère est un parc réputé et incontournable pour les visiteurs étrangers, les autorités municipales ont créé un zoo et un jardin botanique.

 

 Giacomo VELLA  était cocher et propriétaire de calèche, il avait six chevaux et deux calèches. Les calèches tunisiennes sont  comme toutes les calèches dans les pays chauds, entièrement découvertes ; quand une pluie aussi rare que capricieuse s’abattait sur la ville une bâche très vite tirée protégeait les clients. On disait qu’il était ‘patron Karotzin’ car en maltais  (et Giacomo VELLA était maltais ) on appelait une calèche, un karotzin. Les calèches à Tunis avaient comme principale fonction de transporter les gens d’un point à un autre comme n’importe quel taxi, accessoirement elles servaient à la promenade. Contrairement à la plupart de ses collègues qui parcouraient les rues de la ville en quête d’un client, Giacomo avait ses habitués.

Tous les matins après avoir bouchonné ses chevaux et curé leurs sabots, il en attelait deux à la calèche, il choisissait la paire de telle sorte qu’ils s’entendent bien une fois solidairement attachés. Tous ces gestes étaient accomplis avec une très grande maîtrise et un savoir faire propre aux palefreniers les plus avertis. Après s’être assuré que les mangeoires convenablement remplies avaient été placées dans le coffre qui servait de siège au cocher, il quittait l’écurie de la rue Damrémont et allait se placer à Bab El Khadra.

C’est là que ses clients l’attendaient, il pouvait arriver qu’il les attende et il chargeait trois ou quatre personnes qui parfois ne se connaissaient pas ou n’étaient pas de la même famille avec leurs couffins et leurs paniers et les conduisait au Marché Central. Il empruntait toujours le même itinéraire, l’avenue de Lyon, puis l’avenue de Paris, l’avenue de France enfin la rue Charles De Gaulle, une demi heure après il déposait ses passagers. Il arrêtait sa calèche rue d’Espagne, mettait autour du cou des chevaux la mangeoire qu’il avait garnie le matin et s’en allait chez le marchand de beignets tout proche, manger un de ces beignets à l’huile (fteïr en arabe) au goût incomparable. Ensuite il fallait sacrifier au thé à la menthe. Après un brin de causette avec le ‘fteïr’ ( le mot ‘fteïr’ indique indifféremment le marchand et le beignet), il retournait à la calèche récupérer clients et marchandises achetées. Giacomo refaisait le chemin inverse et déposait ses clients à Bab El Khadra. Il terminait sa matinée par une ou deux courses occasionnelles ou déjà programmées.

De retour chez lui, Giacomo VELLA prenait soin de détacher les chevaux, il les brossait soigneusement après les avoir abreuvé, puis il les replaçait dans leur stalle où ils pouvaient à loisir se reposer jusqu’au lendemain.

Giacomo entrait ensuite à la maison et après une brève toilette, il s’asseyait à table et partageait le repas avec sa femme et ses enfants.

Après une courte sieste réparatrice Giacomo reprenait son activité de cocher pour l’après-midi il attelait ses plus beaux chevaux à la robe alezan brûlé qui donnait aux muscles un plus grand sentiment de vigueur et de noblesse. Il reprenait avec minutie le cérémonial du matin et ne laissait rien au hasard. C’est que les après-midi de Giacomo étaient consacrés à la promenade de clients fortunés. Giacomo VELLA avait réussi à se spécialiser dans la promenade commentée qui était pour l’époque une nouveauté absolue. Giacomo n’avait que son certificat d’étude, mais à l’école primaire (la seule qu’il ait fréquentée), il était le premier en histoire géographie et cette préférence était devenue pour lui une vraie passion. Chaque fois qu’un client quelque peu érudit montait dans son ‘karotzin’ il buvait ses paroles et s’instruisait de ses connaissances. Il avait fini par acquérir une solide instruction qu’il avait développée en outre par les visites fréquentes de monuments et de curiosités dans lesquelles il entraînait ses clients. Il était devenu un solide connaisseur de l’histoire tunisienne qu’il rapportait à ses riches promeneurs tout en leur faisant admirer la finesse architecturale des édifices modernes et anciens.

Son parcours favori le conduisait immanquablement au Belvédère. Il se rendait d’abord près de l’église Ste Jeanne d’Arc de style mauresque,  là où se trouvait les plus belles villas et où résidaient (comme disaient nos parents : les gens bien, c'est-à-dire assez fortunés), il chargeait souvent deux ou trois dames et se rendaient au Belvédère.  Lorsqu’après avoir franchi les portes monumentales  il s’engageait dans les allées, il commençait son exposé, les chevaux se mettaient au pas, ils connaissaient si bien le chemin qu’il n’était pas nécessaire de les guider.

Chaque bouquet d’arbre avait son histoire, Giacomo ponctuait son propos, d’anecdotes survenues à des personnes connues qui avaient également arpenté les allées du Belvédère. Et puis arrivait un moment attendu des visiteuses : la petite halte devant la Koubba, Giacomo en bon guide faisait l’historique de ce pavillon qui tombait en ruine dans les jardins du Palais de La Rose, lorsqu’il fut remonté pierre par pierre dans le parc. La  Koubba de son vrai nom ‘Kobbet El Haoua’ qui signifie la Coupole aux brises (ce nom lui va très bien car le bâtiment est ouvert) ou encore la Coupole de l’amour fut réalisée au XVIIe siècle  et demeura longtemps un peu seule jusqu’à cette année de 1793 où fut édifié  un magnifique palais par Hammouda Pacha bey de Tunisie, il en fit sa résidence d’été. Le palais qui est connu sous le nom de ‘Borj El Kébir’ qui signifie ‘Grand Palais’ est  l’une des plus grandes merveilles de l’art architectural tunisien ; il n’y a rien d’étonnant que l’élégante Koubba devint la Coupole de l’amour alors que le palais prit le nom de Palais de la Rose. Avant de rejoindre le Belvédère, la Koubba vit passer les hôtes de marque  qui séjournèrent au palais comme le contre amiral Lesseigues en 1802 défait quelques années plus tard devant St Domingue par les Anglais et la reine Caroline de Brunswick en 1816. Plus tard en 1839 devant la Koubba défila la cavalerie beylicale commandée par le Général Kheireddine,  le palais était devenu entre-temps  un casernement réservé à la cavalerie. Giuseppe Garibaldi y fut également reçu comme conseiller militaire.

Giacomo a ouvert son livre d’histoire devant son public, et il raconte à la manière troubadour, à ce moment précis, il ne travaille pas il rêve et fait rêver.

Devant la ‘Midha’, nouvelle halte ; ces pierres ont douze siècles d’âge elles méritent un petit commentaire car ce petit bassin aux ablutions (les ablutions sont un rite de purification, que tout bon musulman exécute avant la prière) a une histoire liée à l’histoire du lieu où il fut trouvé .

En effet il provient de la mosquée Zitouna qui est l’une des plus anciennes du maghreb, construite quelques 60 ans après la Grande Mosquée de Kairouan. La médersa qui lui est rattachée est l’une des écoles ou université coranique les plus réputés du monde. La Zitouna est construite au souk El Attarine, le plus vieux souk de Tunis. On prétend que la Zitouna édifié en 732 sous le règne des Omeyades fut reconstruite sous le règne d’un sultan aghlabide en 804. Les souks sont organisés selon une géométrie précise qui répond aux exigences de la religion; les activités propres près de la mosquée, ainsi le souk El Attarine est le souk aux parfums ensuite vient le souk El Birka qui a abrité le souk aux esclaves mais qui est devenu le souk aux orfèvres plus loin les souks des métiers moins propres le souk aux cuivres, aux chéchias, puis le cuir enfin le souk des tanneurs très loin de la mosquée qui ne doit souffrir d’aucune impureté.

La mosquée de l’olivier, Zitouna vient du mot olive, fut construite sur un lieu saint planté d’un olivier ; mais une autre interprétation révèle que la mosquée fut construite sur les vestiges d’une ancienne basilique chrétienne dédiée à Ste Olive, martyrisée à Carthage sous le règne de l’empereur Hadrien en 138 ap JC.

Giacomo encore ému par la ferveur qu’il a apporté à son récit remonte sur le ‘Karotzin’. Il reprend son métier de cocher, il n’a pas livré tous ses secrets ; demain  peut-être, devant le palais du Bardo, racontera-t-il l’avènement des différentes dynasties beylicales. Place Ste Jeanne d’Arc il dépose ses clientes, il encaisse sa course comme n’importe quel cocher, et repart la tête dans les étoiles. 

 

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