Les martyrs de Carthage

Hier dans la salle d’attente de mon médecin, j’ai feuilleté un magazine qui présentait un reportage sur la ville romaine d’Ephèse en Turquie. J'ai fait le rapprochement avec CARTHAGE

Je pense  que Carthage est beaucoup plus étendue, nous y sommes allés souvent, vous vous en souvenez ?

Les ruines de Carthage ont été pendant de longues années, le théâtre de nos jeux d’enfants.

Pensionnaires au lycée de Carthage, les pions nous emmenaient souvent en promenade dans le vaste champ de ruines de la cité romaine.

Bien que le programme d’histoire de 6ème fût l’Antiquité, nous n’écoutions pas toujours nos professeurs avec le meilleur intérêt, car pour tout dire nos connaissances étaient plutôt concrètes et directement palpables.

Ce que nous connaissions le mieux de l’Antiquité c’étaient les pierres qui avaient fait la magnificence de Rome dans la plus belle et la plus prestigieuse de ses colonies.

Nous avons passé pour certains d’entre nous plus de quatre ans au milieu de maisons romaines, de villas, de théâtre, d’amphithéâtre, de temple, de basiliques ; les jeux de cache-cache nous permettaient de découvrir des souterrains, des bassins et  des sols magnifiquement mosaïqués, des colonnes abattues, leurs chapiteaux reposant à même le sol, car en dehors des thermes d’Antonin (les plus grands d’Afrique et certainement les plus beaux de l’empire romain) qui étaient interdits au public non accompagné d’un guide, la cité endormie, à l’époque de notre enfance était librement ouverte ; .les autorités n’exerçaient encore, aucune surveillance et les archéologues n’avaient pas encore fait leur travail de recherche et de mise à l’abri de tous les trésors qu’elle recèle.

Bien des années plus tard, j’ai revu au musée du Bardo, qui possède l’une des plus belles collections de mosaïques romaines du monde, une merveilleuse mosaïque sur laquelle, j’avais posé mes pieds d’enfant, ignorants de tant de richesses.

Dans ces rues couvertes de pierres célèbres, un jeu nous prenait pas mal de temps, c’était la recherche de pièces de monnaie romaines. Pour cela, il fallait attendre les pluies d’automne et d’hiver, dans les rigoles creusées par les orages intenses on découvrait de temps en temps une pièce couverte de vert de gris.

 Il fallait alors beaucoup de patience et d’application et frotter et astiquer pour que, sublime récompense,  apparaisse parfois, l’effigie de l’empereur sous lequel elle avait été frappée. Le fait était rare car le plus souvent la pièce était beaucoup trop usée pour livrer son secret.
Quand on pouvait distinguer quelque chose, un visage ou des inscriptions, notre culture était insuffisante pour identifier le personnage et le nombre de pièces trop important pour importuner sans cesse le professeur de latin du lycée.

Nous avons du certainement croiser, au travers d’un denier un empereur célèbre, et sans doute, sans le savoir, nous avons peut-être enfermé, dans la boîte d’allumettes qui servait de cachette à notre  trésor, Calligula, Néron, Caracalla ou Hadrien.

Malgré notre quête persévérante, jamais aucune pièce d’argent ou d’or n’est tombée dans notre escarcelle, à croire que les patriciens savaient mieux cacher leur or, que les plébéiens leurs deniers de cuivre.

Nos camarades ne se livraient pas tous à la passion du découvreur, certains mesuraient leur force en basculant d’immenses chapiteaux de colonnes, d’autres avaient la passion des souterrains et s’enfouissaient de longues minutes à l’abri des regards comme on aime le faire dans une cabane de branchages construite dans les bois.

Certains pions plus cultivés que d’autres, nous donnaient parfois des informations. C’est ainsi que nous avons découvert les tombaux puniques de la Carthage carthaginoise, que nous savions selon le modèle, si un alignement de colonnes représentait les restes d’un temple romain ou d’une basilique chrétienne de la première époque. Théâtre, amphithéâtre, forum tous ces mots et parfois les lieux ne nous étaient pas étrangers

Plusieurs décennies plus tard, loin de Carthage et de la Tunisie, en visitant des sites archéologiques j’ai compris le privilège unique que nous avions eu de vivre cette expérience sublime dans l’une des cités antiques les plus célèbres du monde.

L’histoire de la Carthage carthaginoise, celle des phéniciens est difficile à étudier, car peu de sources phénico-puniques sont disponibles.

 

Les textes puniques (le mot punique est dérivé du Poeni latin qui désigne les phéniciens, peuple, dont sont originaires les Carthaginois) malheureusement très rares, ont été traduits par des auteurs grecs ou latins ; s’agissant d’ennemis de Carthage, le contenu de ces écrits est peu probant pour expliquer  le développement et la splendeur de cette ville.

Selon la légende, la ville aurait été créée  vers 814 avant JC. Elissa ou Didon était la fille de Bélos, roi de Tyr, mariée à son oncle Sychée qui était extrêmement riche. A la mort du roi, Pygmalion frère de Didon, intrigue et  succède à son père. Avide du trésor de Sychée, il le fait assassiner. Elissa s’enfuit avec  une suite nombreuse et plusieurs bateaux. Elle s’arrête d’abord à Chypre où elle fait enlever cinquante jeunes filles qu’elle donne à ses compagnons de voyage, puis elle accoste près d’Utique, colonie phénicienne, sur la rive d’Afrique qui ne s’appelle pas encore la Tunisie, le lieu lui paraît si hospitalier qu’elle décide de s’y arrêter.

Elle souhaite acheter un terrain,  mais le maître des lieux, Hiarbas, roi de Mauritanie chef de  la peuplade nomade des Gétules ne lui consent que la surface d’une peau de bœuf. Grâce à un stratagème (elle coupe la peau de bœuf en très fines lanières qu’elle met bout à bout) elle obtient le droit de s’installer sur la colline de Byrsa qui signifie peau de bœuf (c’est ainsi qu’elle s’appelle encore de nos jours). Avec ses compagnons et grâce aux habitants d’Utique elle fonde une ville qu’elle appelle Kart-Hadasht, ville nouvelle que les romains appelleront plus tard Cartanigienses, et qui donnera Carthage. Le roi Harbias ébloui par la beauté et les richesses d’Elissa l’invite à l’épouser, mais celle-ci fidèle à son époux et ne pouvant se dérober décide de se donner la mort avec un poignard et demande qu’on brûle son corps ; éblouis par ce geste de bravoure, les compagnons de la princesse Elissa lui donnèrent le nom de Didon qui caractérise  le courage et  l’héroïsme.

Une autre interprétation est tout aussi passionnante, on raconte que le héros troyen Enée, fils du mortel Anchise et de la déesse Aphrodite, s’enfuit de Troie lorsque celle-ci tomba aux mains des Achéens, pour fonder une nouvelle ville de Troie sur un autre territoire. La légende raconte qu’Enée aurait accosté à Carthage et Didon en serait tombée amoureuse. Mais pour respecter le serment qu’il avait fait auprès de ses concitoyens et n’écoutant que son devoir, Enée prit la mer pour se rendre en Sicile. Par désespoir Didon se serait donné la mort par le feu, Enée de son bateau aurait vu l’incendie. Cette version imaginée par le poète latin Virgile  a donné naissance à l’Enéide qui est le plus célèbre poème de l’Antiquité. C’est cette légende qui fut retenue par les artistes et popularisée par tant d’œuvres littéraires, picturales et musicales.

C’est vers la fin du VIIe siècle avant JC que Carthage aurait acquis son indépendance sur Tyr, à qui elle payait un lourd tribu d’allégeance. L’histoire de Carthage et des Carthaginois est une longue succession d’affrontements avec les grecs d’abord qui lui disputaient sa suprématie sur la Sicile puis avec les romains pour s’assurer du contrôle de la méditerranée occidentale. La Sicile occupée successivement par les grecs puis par les romains sera le principal théâtre des opérations militaires.

Le conflit majeur restera celui qui l’opposera à Rome aux cours de trois guerres appelées guerres puniques. La première commence en 264 avant JC, le général carthaginois Hamilcar Barca est défait au cours de la bataille navale qui se déroule en Sicile. Il se réfugie en Espagne, c’est d’Espagne que son fils Hannibal lance la deuxième guerre punique, celle-ci sera terrestre ; des moyens très importants d’infanterie seront mises en œuvre des milliers de fantassins, de cavaliers s’affronteront et Hannibal fait  même donner des éléphants qui traverseront les Pyrénées, le Rhône et les Alpes, il menace Rome mais celle-ci  parviendra à vaincre. La troisième guerre punique se déroulera sur le sol africain, et se terminera en 146 avant JC  par la victoire définitive du général romain Scipion dit ‘Scipion l’Africain’. Le territoire de Carthage sera déclaré maudit, la ville sera entièrement détruite après trois ans de siège. On raconte que du sel aurait été répandu sur le sol pour que plus rien ne repousse, mais cette thèse est démentie par les faits car quelques cent ans plus tard Carthage sera reconstruite par les romains elle deviendra l’une des plus belles villes du monde et l’un des fleurons de la colonisation romaine en Afrique, mais surtout le deuxième grenier de Rome après la Sicile.

C’est Jules César, le premier, qui eut l’idée de reconstruire Carthage, mais son assassinat en 44 avant JC aux Ides de mars ne permet pas au projet de voir le jour. C’est le premier empereur Auguste de la famille des ‘Julii’ qui décide en 29 avant JC de reconstruire Carthage et lui donnera le nom de ‘Julia Concordia Karthago’ au nom de Carthage seront associés les mots de concordia car la concorde est le sens que l’empereur Octave Auguste veut donner à sa politique après les guerres fratricides qui l’ont opposé au général Pompée et Juilia qui est le nom de sa famille.

La colline de Byrsa, le site originel, deviendra avec les romains le forum de la ville, c'est-à-dire le centre de la vie publique, Carthage est déclarée capitale proconsulaire de la province d’Afrique et redevient une cité très peuplée véritable écrin au bord de la méditerranée.

Il est possible que Carthage se soit étendue vers l’ouest de la Tunisie sur plusieurs dizaines de kilomètres, certains historiens de l’antiquité prétendent que plusieurs ‘pagi’ (au singulier pagus : division administrative semblable au canton) aient été créés de telle sorte que la ville s’étende jusqu’à Dougga éloignée de 100 kilomètres d’un seul tenant. Carthage est alors la deuxième agglomération du monde romain et aurait atteint les 300 000 habitants.

C’est dans la Carthage impériale, puissante et rayonnante que commencent dès le IIe siècle les persécutions de chrétiens.

En 258 St Cyprien évêque de Carthage est supplicié. Mais c’est plus de cinquante ans plus tôt, sous le règne de Septime Sévère,  qu’aura lieu le martyr de deux personnages emblématiques des persécutions de chrétiens en  terre d’Afrique.

Leur histoire est singulière Felicitas et Vibia Perpétua sont deux jeunes femmes catéchumènes (novices non encore baptisées). Elles sont arrêtées avec quatre  autres jeunes gens.

Felicitas est de condition très modeste de même que le jeune Revocatus, en revanche  Perpetua et les jeunes Saturninus,  Saturus et Secondulus sont issus d’importantes et riches familles romaines. On rapporte que Félicité (nom français) ait été l’esclave de Perpétue (nom français) et ce sont les noms de ces deux jeunes femmes que l’histoire a retenu car l’une est enceinte et l’autre est mère d’un enfant à la mamelle.

Elles seront toutes les deux ensembles, enveloppées dans un filet et livrées à la mort par un taureau en furie

Ce martyr a fait l’objet de nombreux écrits de l’église orthodoxe et de l’église chrétienne romaine et St Augustin quelques siècles plus tard prononça plusieurs fois leur panégyrique. On a retrouvé les pierres tombales et les corps attribués aux deux Saintes non loin de la Basilique Maiorum située près de l’actuelle Sidi Bou Saïd et édifiée non loin des cimetières chrétiens.

Une légende cependant tente d’accréditer l’idée que le martyr ne se serait pas déroulé à Carthage, mais le fait que les jeux en vue de supplicier les chrétiens avaient lieu dans l’imposant amphithéâtre de Carthage, et la découverte des restes retrouvés toute proche du site nous éloignent de cette hypothèse.

 La captivité de Perpétue et de ses compagnons nous est racontée par un texte de cette même Perpétue et Saturus écrit avant leur mort. Sécondulus serait mort en prison. On sait aussi que les autorités romaines ont attendu la naissance de l’enfant de Félicité pour exécuter la sentence. Enfin un récit du supplice est rapporté par un contemporain sans garantie d’authenticité.

Au cours de cette période de très nombreux chrétiens ont été suppliciés en Afrique, l’histoire de Ste Félicité et Ste Perpétue à été magnifiée par le fait que le christianisme naissant a voulu associer dans une même ferveur riches et pauvres, esclaves et patriciens.
Le corps de Ste Félicité aurait été transféré d’abord à Rome pour échapper à l’invasion vandale qui s’abattit sur Carthage,    puis  en France à Vierzon dans l’abbaye St Pierre, il fut brûlé en partie par des révolutionnaires en 1793, seule une partie du crâne fut préservée et déposée dans l’église Notre-Dame.

Tous les ans, le septième jour de mars l’amphithéâtre de Carthage s’emplit de fidèles qui viennent prier sur les lieux mêmes du martyr de Ste Félicité et Ste Perpétue.

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