Adieu Paris ... ou le retour à Sfax

X, ancien Sfaxien, a rencontré son ami Y dans une boucherie. Il n'est pas question de vaches folles, mais de la folie que compte faire X.

- Ca y est, c'est décidé. Je retourne vivre à Sfax !
- Comment ? A Sfax ? Mais pourquoi ?
- Parce que je ne supporte plus Paris

- Mais pourquoi alors être parti ?

- Parce que je ne supportais plus Sfax.
- Qu'est-ce que tu ne supportais plus à Sfax ?

- La mentalité sfaxienne.
- C'est-à-dire ?

- Une attention oppressante à son prochain, entre autres.

- Et qu'est-ce que tu ne supportes plus à Paris
- La mentalité parisienne.
- C'est-à-dire ?
- Entre autres, une inattention déprimante à son prochain.
- Mais pourquoi supporterais-tu mieux, trente ans après, la mentalité sfaxienne ?
- D'abord, parce que le recul du temps (et de l'espace) m'a fait prendre conscience des bons côtés de Sfax... et perdre conscience de ses mauvais côtés. Je jouirai donc plus du meilleur et souffrirai moins du pire. Bien sûr, cet état de grâce ne durera pas indéfiniment, mais quelques années de bonheur, à mon âge, ça compte.
- Et ensuite ?
- Ensuite, parce que la mentalité parisienne m'insupporte tellement que je suis prêt à tout supporter. Même la mentalité sfaxienne. J'étais malade de Paris : maintenant Paris me rend malade. Mouloudji avait le mal de Paris, moi j'ai sa maladie, ou plutôt sa phobie. Je suis devenu Parisophobe.
- Mais que reproches-tu, concrètement, à Paris ?
- Paris est, globalement, une ville superbe, une des plus belles villes du monde.
- Mais alors quel est le problème, l'ombre au tableau ?
- C'est les Parisiens. Sans les Parisiens, la vie parisienne serait parfaitement supportable, peut-être même belle...
- Que reproches-tu aux Parisiens ?
- D'habiter Paris. S'ils habitaient ailleurs, Paris serait habitable.
- Tu n'as pas répondu à ma question. Quel est leur principal défaut ?
- Les défauts sont les qualités dégradées. L'avarice, ce défaut, est la dégradation de cette qualité qu'est l'économie. Une qualité se dégrade quand on on perd de vue sa raison d'être, quand elle devient une fin en soi. Et on perd de vue la raison d'être d'une qualité quand on cesse de s'interroger sur sa finalité, c'est-à-dire de la développer. Toutes nos qualités tendent à devenir des défauts quand nous cessons de nous remettre en question, c'est-à-dire de progresser. Nos lauriers se fanent quand nous nous endormons sur eux. Un défaut, c'est une qualité fanée.
- Tu ne m'as pas dit quel était le principal défaut des Parisiens...
- C'est leur principale qualité dégradée.
- Quelle est leur principale qualité ?
- La tolérance.
- Et le défaut correspondant ?
- Il faut tout te dire ! C'est l'indifférence, évidemment. Autant la tolérance est une vertu, autant l'indifférence est un vice. Et on passe insensiblement de l'une à l'autre : il suffit de se laisser aller...
- Le principal défaut sfaxien est donc la dégradation de la principale qualité des Taparuriens ?
- Exactement.
- Quelle est notre principale qualité ?
- Le souci d'autrui. C'est une qualité dans la mesure où nous nous soucions de lui par civisme, civilité, pour lui être agréable, lui faciliter la vie.
- Et un défaut lorsque nous nous soucions de lui par curiosité malsaine et pour lui... compliquer l'existence.
- Pour revenir aux Parisiens, leur manque d'attention à autrui est vertueux lorsqu'il ne signifie pas l'indifférence mais la volonté - donc l'effort - de ne pas gêner son prochain : il s'agit alors d'une inattention volontaire et bien-intentionnée, c'est-à-dire d'une attention supérieure, prenant en compte le besoin légitime d'autonomie. L'inattention vertueuse est une attention au second degré : celui qui semble ne pas se soucier de vous quand vous allez bien est prêt à voler à votre secours quand vous avez besoin d'aide. L'inattention vicieuse, qui procède du relâchement, est au premier degré : on ne se soucie pas de vous quand vous allez bien et encore moins quand vous allez mal.
- Revenons à nos moutons. Ainsi donc, tu t'en vas ?
- Non, je reviens, je reviens au pays. Si je n'y reviens pas vivant, on m'y ramènera bientôt les pieds devant, car c'est là-bas que je veux être enterré.
- Mais tu es encore jeune, tu as le temps de mourir !...
- Le mal que me fait cette indifférence risque d'abréger mes jours. Tu ne t'étonnes pas de la fréquence des cancers dans les pays dits riches ? Mettons de côté la nourriture, l'eau, l'air, dont la qualité est de plus en plus douteuse et qui y sont sans doute pour quelque chose : la cause principale du cancer est, j'en suis sûr - et je ne suis pas le seul à le penser -, la mauvaise qualité de la vie, c'est-à-dire des relations humaines, qui sont le tissu même de l'existence. C'est notre âme, plus que notre corps, qui dépérit, notre âme qui se nourrit d'amour et d'amitié : dans cette société de plus en plus dissociée, les rencontres deviennent de plus en plus improbables, et on voit des jeunes gens sympathiques et intelligents tapoter le clavier du minitel dans l'espoir de trouver l'âme soeur. On croise quotidiennement ses voisins sans oser leur adresser la parole, de peur de passer pour un importun, un impoli. Une véritable inversion des valeurs a eu lieu, que nous avons prise à la légère, dont nous sous-estimons la gravité : la politesse, qui consistait, essentiellement, à reconnaître son prochain, consiste désormais à l'ignorer. De l'indifférence à la haine, il n'y a qu'un pas, que nous allons bientôt franchir, aussi insensiblement que nous sommes passés de l'attention à l'indifférence.
- Que faire ?
- Ce que je fais : revenir à Sfax.
- Mais Sfax a changé, Sfax aussi s'est modernisé, pour le meilleur et pour le pire. Par quel miracle Sfax échapperait-il à cette dégradation de la qualité de la vie qui suit le développement industriel comme son ombre ?
- Je ne crois pas aux miracles, et je m'attends au pire.
- Et tu repars quand même ?
- Parfaitement. Indifférence pour indifférence, je préfère celle des Sfaxiens. L'indifférence dans sa terre natale est plus supportable que l'indifférence dans sa terre d'adoption : l'intimité qu'on a avec l'habitat compense dans une certaine mesure celle qu'on n'a pas avec l'... habitant.
- Alors, tu nous quittes...
- Pour ne pas me quitter, pour ne pas mourir dans l'âme : le seul moyen de supporter longtemps Paris, c'est de devenir... parisien, c'est-à-dire zombie. Quand on devient cochon, on n'est plus incommodé par l'odeur du porc.
- Tu crois pouvoir te refaire à la vie sfaxienne ?
- Je ne me suis jamais fait à la vie parisienne : il s'ensuit, en bonne logique, que je suis resté sfaxien.
- La grande ville va te manquer...
- La grande ville ? Tu parles ! Pour ce qu'on en voit, nous, de la grande ville : tu sors souvent de ton quartier, toi ? On profitait davantage de Paris quand on n'y vivait pas, quand on y venait en touriste, pour le plaisir : parce qu'on le voyait sous son meilleur jour. La connaissance, quand on y vit, de l'envers du décor relativise le charme de l'endroit. Je reviendrai à Paris, mais en... car Pullman, en short, avec des lunettes noires et un appareil photo suspendu à mon cou, et je connaîtrai le Paris des cartes postales, des films en technicolor, le Paris des chansons, le gai Paris. Je te laisse à ton Paris, au Paris des Parisiens, au triste Paris !

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