Un jour, au casino de la plage à Sfax

La calèche s'immobilisa devant le Casino municipal de la plage de Sfax. Un couple en descendit. Au seuil du troisième âge ou l'ayant déjà franchi, ils portaient encore beau, ou plutôt jeune : il avait tous ses cheveux ou presque et elle, à bonne distance, devait ressembler à la jeune fille qu'elle avait été.

- Garde le reste, Sardina, dit l'homme au cocher avec un sourire.
- Merci ! J'ai l'impression de vous connaître..., dit "Sardina".
- Nous avons tous sept sosies ! plaisanta l'homme, laissant le cocher rêveur.

Ils entrèrent ensemble. Le soleil de la mi-journée était brûlant. Ils avaient perdu l'habitude de ce soleil, vivant depuis près d'un demi-siècle en Europe.

Le Casino était plein de monde, comme il se devait en ce mois de juillet. Ils reconnurent la plupart des gens, mais respectèrent la consigne : ne pas entrer en contact, en tout cas rapproché, avec leurs connaissances, sous peine d'interrompre le voyage dans le temps qu'ils avaient entrepris. Cela pourrait, en effet, en modifiant le passé, modifier par conséquent l'avenir. Or, ils venaient de l'avenir, qui était ce qu'il était et ne pouvait donc être modifié. L'organisateur du voyage le leur avait dit et répété :
- Vous devez passer inaperçus, vous comporter comme des touristes ordinaires, éviter absolument d'être reconnus.

Ils avaient entrepris ce voyage singulier pour une raison précise : ils rêvaient tous les deux de déguster au comptoir, comme avant, les clams du Casino avec une Celtia pour lui, un Fanta pour elle.

Ils s'installèrent au comptoir, reconnurent immédiatement le barman aux cheveux poivre et sel.
- Qu'est-ce que vous prenez ? leur demanda-t-il avec un sourire qui découvrit sa dent en or.
- Des clams, Abdelk...
Elle le pinça. L'étranger qu'il était censé être ne pouvait connaître le prénom du barman.
- Vous savez comment je m'appelle ?
- Pas du tout ! J'ai entendu quelqu'un vous appeler et comme je suis hypermnésique... Je suis comme une éponge, je retiens tout !...
Le barman le fixa.
- C'est drôle, vous me rappelez quelqu'un... Vous n'êtes pas un parent de Serge Frati, un grand-oncle ou quelque chose comme ça ?
- Comment dites-vous ? mentit Serge. Serge quoi ?
- Serge Frati...
- Ce nom ne me dit absolument rien ! Je suis désolé...
Abdelkader se tourna vers la femme.
- Mais vous aussi, votre visage me dit quelque chose !... Vous ressemblez beaucoup à.. attendez ! Oui, c'est ça, à la petite Tchèque, la fille du docteur. Vous pourriez être, je ne sais pas, moi, sa grand-tante...
- Je ne vois pas du tout de qui vous parlez, dit Nina, qui eut tout à coup peur de se voir elle-même 50 ans plus tôt.
La peur est souvent une voyante. Une jeune fille arrivait gaiement au bar. Un garçon l'accompagnait. Ils se reconnurent tout de suite et leurs coeurs faillirent se décrocher.
- Si vous vous rencontrez, ne vous regardez pas. Vous seriez profondément troublés et vous troubleriez profondément ceux que vous étiez autrefois. Cela aussi pourrait interrompre votre voyage...
Nina et Serge détournèrent les yeux et mangèrent avec application leurs clams pour se donner une contenance.
- C'est incroyable comme vous ressemblez à ces jeunes gens ! s'exclama Abdelkader. On croirait que vous êtes ceux qu'ils deviendront dans, disons, cinquante ans !...
- Cet imbécile va tout gâcher ! dit Serge entre ses dents.
- Notre voyage va, je le crains, tourner court, lui répondit Nina, consternée.
Heureusement, une bande de jeunes gens arriva qui détourna l'attention du barman. Serge reconnut son frère Franklin, Tom X, Bébé Louzon...
Ils terminèrent rapidement leurs clams, payèrent et s'éloignèrent.
- Ouf ! soupira Serge. Je ne savais pas qu'il était si physionomiste !

Ils firent le tour de la plage, reconnaissant avec émotion la plupart des gens, allèrent jusqu'au bout de la jetée, admirèrent les plongeurs, aperçurent le vieux pédalo rouillé qui n'avait pas encore pris sa retraite...
- Dire qu'il va falloir quitter tout ça, retrouver la grisaille, la pluie, la neige, le froid...
- Eh oui ! fit Serge. Il faut se faire une raison : le passé est le passé. C'est déjà formidable de pouvoir y faire une excursion fugitive. Y rester plus longtemps le modifierait, ce qui est impossible et mettrait fin au voyage.
- On y reviendra de temps en temps ?
- Pourquoi pas ! C'est un peu cher, mais ça vaut le prix.
- Oui, ça vaut le prix, dit Nina, les yeux embués.
Serge regarda sa montre. Le voyage touchait à sa fin : l'heure du retour automatique était toute proche.
- Adieu 1965, dit Serge, la voix étranglée par l'émotion.
- Non, à bientôt, corrigea Nina, en larmes.

Ci-dessous, quelques photos prises au casino de Sfax, dans les années 1970. Ces photos inédites nous ont été apportées par Raoul Bekkaïcje le frère de l'auteur du texte précédent.

   

   

   

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