L’affaire du tapis volant

 

Cette histoire, bien que plantée dans un décor réel, est sortie de l'imagination débordante de René Bellaïche.

Le succès de la rubrique matrimoniale de "Sfax sous les arcades" fut immédiat et fracassant. Animée avec talent et entrain par M., elle fit monter en flèche l'indice de fréquentation du groupe Facebook.

A. n'en revenait pas. Il n'aurait jamais imaginé qu'il y avait tant d'anciens Sfaxiens disponibles et en quête de l'âme soeur. Mais l'allongement de la durée de la vie étant aussi celui de la vie à deux et la longueur engendrant l'ennui, il fallait s'attendre que cet allongement fasse plus de mal que de bien aux couples et que la courbe des divorces coïncide avec celle de la longévité.

Le succès de cette rubrique ne déplaisait bien sûr pas à A., le créateur de "XXLA", mais il l'inquiétait aussi, car on lui avait dit que la rubrique avait incité certains, dont le couple était chancelant, à demander le divorce, la perspective de refaire leur vie, comme on dit, avec un Sfaxien ou une Sfaxienne, conférant un attrait supplémentaire au remariage. Ce qui posait un cas de conscience à A., qui ne rigole pas avec la morale. Si bien qu'il envisageait de plus en plus la suppression de la rubrique, au grand dam de M. qui prenait un grand plaisir à l'animer.

Mais ce qui conduisit A. à décider d'arrêter la rubrique fut la fameuse affaire dite du tapis volant.

 Un couple que M. venait d’aider à se former émit le souhait de se marier à Sfex, la reproduction du Sfax d’avant-guerre édifiée dans la région de Nice. Jusque là, rien d’étonnant, la plupart des nouveaux mariés célébrant leur mariage dans cette nouvelle ville, qui faisait de plus en plus oublier la ville nouvelle. Mais ceux-là voulaient absolument s’y rendre en… tapis volant. Prenant à coeur son rôle, M. craignait que s’il ne leur donnait pas satisfaction, ils ne renoncent à partir pour Cythère.

Alors, il chercha une solution… et la trouva. Initié au spiritisme, il entra en contact avec Shéhérazade, la conteuse des Mille et une nuits, qui lui avait déjà rendu quelques services, et lui demanda de bien vouloir lui fournir un tapis volant. La conteuse, qui avait de la sympathie pour M., ne se fit pas tirer l’oreille : un magnifique tapis persan se déroula instantanément dans la pièce. Elle lui expliqua comment le diriger – avec des mots. M. dormit ce soir-là du sommeil du juste.

Le couple s’envola le lendemain sur le tapis, qui survola la France à une hauteur permettant de jouir des paysages traversés. Arrivé à proximité de Sfex, le tapis n’amorça pas de descente et poursuivit son vol. Le marié affolé appela avec son téléphone portable M. et lui expliqua la situation. A., appelé à la rescousse, formula l’hypothèse que le tapis n’était pas à jour et qu’il n’y avait pas de Sfex mais seulement Sfax dans sa mémoire.

- Il va donc aller jusqu’à Sfax ? demanda, les yeux révulsés, M. Mais que vont penser les Sfaxiens en voyant un couple atterrir en tapis volant ? Je crains le pire : les Sfaxiens sont des gens rationnels, dont l’univers est très éloigné de celui des Mille et une nuits.

- Que crains-tu donc ? lui demanda A., qui avait du mal à cacher son inquiétude.

- Qu’on les prenne pour des… extra-terrestres dangereux et que…

- Tu crains pour leur vie ?

- Sait-on jamais…

A. téléphona au maire de Sfax, qu’il connaissait, et lui exposa la situation. Le maire se demanda si A. avait toute sa raison, mais, le connaissant, il finit par admettre que ce qu’il disait était aussi incroyable que vrai. Il prévint la police locale, qui reçut la consigne de protéger le couple des réactions éventuellement hostiles de la population.

Le tapis se posa devant la municipalité à 13 h 27. Un cordon de police le protégeait de la foule qui s’était massée autour de lui. Le couple fut conduit sous bonne escorte à la mairie, où le maire l’accueillit chaleureusement.

- Si je ne l’avais pas vu de mes yeux, je ne l’aurais jamais cru ! dit l’édile en souriant.

Les mariés furent rapatriés le lendemain.

 - Que d’émotions ! dit A. quand il fut rassuré. Mon coeur n'est plus ce qu'il était. On arrête cette rubrique, M. !

- C’est comme tu voudras ! dit M., qui se dit à lui-même qu’il pourrait bien créer une page à son nom où il la reprendrait.

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