Un akoud pas comme les autres

 

Ils avaient tous reçu leur invitation le même jour sur Facebook. Elle était ainsi libellée :

« Ce n’est un secret pour personne que vous raffolez de la cuisine de votre pays natal, la Tunisie. Nous sommes un groupe de femmes de la même origine que vous et dont la cuisine est la passion commune. La principale motivation  et la véritable récompense – du cuisinier, c’est le plaisir que procure sa cuisine. Cuisiner pour les fins connaisseurs de votre cuisine que vous êtes nous comblera de joie. Que diriez-vous d’un aqoud spécialement mitonné pour vous ? Nous serons heureuses et honorés de vous recevoir chez l’une d’entre nous le samedi en 15, à 19 heures. Si vous désirez être des nôtres, il vous suffit de cliquer sur ‘J’accepte’. »

 Rémy, Serge, Robert et les autres cliquèrent et se donnèrent rendez-vous le jour J à l’adresse indiquée. Ils rêvèrent jour et nuit, durant la dizaine de jours qui les séparaient du repas, à cet akoud, probablement succulent, qu’ils allaient déguster. Leur appétit en avait été stimulé et ils prirent un peu de poids.

 

Ils se retrouvèrent tous au bas de l’immeuble, devant l’interphone. A 19 heures précises, Rémy sonna. Une voix accueillante répondit :

- C’est vous ?

- Oui, dit Rémy.

- C’est au septième étage, première porte à gauche de l’ascenseur.

Ils montèrent, salivant déjà.

Une dame d’une cinquantaine d’années leur ouvrit et les accueillit avec affabilité.

- C’est gentil d’être venus ! Sans les gourmets de votre espèce, à quoi bon faire de la bonne cuisine ? Merci d’exister !

 

Elle prit leurs manteaux et leur désigna la salle à manger. Plusieurs femmes s’y trouvaient déjà, qui les considérèrent avec intérêt et les invitèrent à s’asseoir.

- Nous vous avons préparé un aqoud exceptionnel !...

- Nous en sommes persuadés ! répondit Serge.

- Vous savez, bien sûr, que l’ingrédient principal de l’akoud est…

- Oui, sourit Robert. C’est le…

- C’est ça, dit la femme. C’est le…

Il y eut un silence, puis la femme reprit.

- Il y a un petit problème. Le boucher n’avait pas aujourd’hui ce… morceau-là.

- Ah bon ? s’étonna Rémy. Comment avez-vous fait alors ?

- On n’a rien fait, dit la femme, dont le ton et le regard avaient quelque peu changé.

- Il n’y aura donc pas d’aqoud ?

- Si !

- Mais comment ?

La femme appuya alors discrètement sur un bouton et les rebords métalliques de leurs chaises vissées au sol s’allongèrent brusquement, puis se refermèrent sur eux. Ils étaient prisonniers. Glacés par la surprise et l’effroi, ils mirent un certain temps à réagir. Rémy se débattit comme un beau diable, essayant d’écarter les rebords, les autres firent de même, mais en vain.

 

- C’était donc un piège ! dit Serge. Mais pourquoi ? Que voulez-vous de nous ?

- L’ingrédient principal de l’akoud, dit, avec une certaine malice dans la voix et le regard, la femme qui les avaient accueillis. L’aqoud traditionnel tourne un peu en rond : c’est bon, mais c’est toujours la même chose. Il y a un élément de surprise dans le plaisir de manger, et cette surprise s’est perdue. En remplaçant l’ingrédient principal animal par son pendant humain, nous redonnerons un coup de jeune au bon vieil aqoud. Nous vous avons choisis pour cuisiner le premier aqoud… humain.

 

Elle sortit un couteau de boucher d’un placard.

- On peut vous endormir, si vous préférez ? On vous réveillera quand l’aqoud sera prêt : on le mangera, si vous voulez, tous ensemble.

 

Robert hurla. Il tenait particulièrement à son… ingrédient et l’idée d’en être amputé l’effrayait davantage que celle de perdre la vie.

- Les hommes ne crient pas, dit la femme. Essayez de vous conduire en homme, serrez les dents.

Elle s’approcha de lui.

- Laissez-vous faire, ce sera plus facile. Si vous préférez l’… anesthésie, j’ai ce qu’il faut.

 

Les autres avaient l’impression de faire un cauchemar, mais un cauchemar qui ressemblait trop à la réalité pour qu’ils puissent y échapper en se réveillant.

 

- Endormez-moi, dit Robert quand le couteau fut tout près de lui. Tant qu’à faire, autant ne pas souffrir…

- Nous aussi, dirent les autres.

 

Elle leur fit respirer du chloroforme. Puis, quand elle se fut assurée qu’ils dormaient, elle les... opéra.

 

Ils se réveillèrent quelques heures après, avec une douleur très vive au lieu de l’… ingrédient. Mais l’odeur de l’aqoud était si bonne qu’elle prit le pas sur la douleur et qu’ils mangèrent avec appétit.

 

- Je dois reconnaître que c’est le meilleur aqoud que j’ai jamais goûté de ma vie, dit Serge, non sans une certaine fierté.

 

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