La gargote de Phraïem

 

Le train entre en gare dans un battement de roues, fumant, sifflant essoufflé. Asher et Mireille, deux collaborateurs dans une éminente entreprise de textiles sfaxienne, descendent et se perdent dans la foule. Ils sont bientôt dans la grand rue et la journée étant belle et ensoleillée, ils décident de faire quelques pas, afin de se dérouiller les jambes.
Ah ! Quel plaisir ce dégourdissement, et la fuite de l’atmosphère renfermée de la micheline.

Le but de leur voyage est de présenter des draperies, des serviettes et maints tissus, aux représentants d’une grande chaîne de magasins. Les échantillons qui vont être proposés ne sont qu’un aperçu d’une gamme très variée filée, tissée, finie et cousue chez " Beaux - Champs de Sfax, soieries et cotonnades ", un grand fabriquant de produits de qualité.

Donc les voilà à Tunis, cheminant vers le lieu du rendez-vous. Deux heures les séparant de leur entrevue et heureux de cette pause, ils décident d’un commun accord d’aller faire une promenade dans La Médina et de se restaurer ensuite. En laissant derrière eux l’avenue Jules Ferry (Habib Bourguiba), ils pénètrent dans la Ville Arabe par la Porte de France, ou Bab el Bhar (porte de la Mer). Dans ce labyrinthe de souks et de mosquées, ils quittent les rues principales :

La Rue Zarkoun où on trouve toutes sortes de brocantes à droite. La Rue de la Commission à leur gauche, avec ses commerces, ses articles importés du Japon, mène à Mdak el halfa, là on bat la halfa.

La Rue de la Mosquée au centre, tient son nom à la célèbre Zitouna. Ils quittent donc ces voies et leurs pièges à touristes pour découvrir un Orient rêvé.

Chants des muezzins, mausolées princiers aux stucs et aux céramiques somptueuses, hammams et ventes à la criée dans les passages voûtés... La Ville derrière les remparts à Tunis, est l’une des plus stupéfiantes du Maghreb. L’architecture est surprenante, une combine d’influences andalouses, turques et européennes.
Le souk El-Blaghgia (des savetiers), souk El Kébabgia (des boulangers), souk En-Nhas (du cuivre), souk Es-Sabbaghine (des teinturiers) et autres sont dépassés et notamment Souk El Grana où les Juifs Livournais tiennent leurs commerces.

— Dommage ! regrette Mireille, j’aurai voulu m’attarder dans cet enchevêtrement, en goûter les couleurs et les odeurs.

café maure

Justement midi sonne. Asher et Mireille se dirigent vers une gargote de leur connaissance, située dans une de ces petites rues de La Médina. Passé le Souk Boumendil, ils coupent vers le souk El Blat, la ruelle des auberges et des herboristes. Ils y font quelques pas et se retrouvent chez ce cher Phraïem le restaurateur.

— Je ne dirais pas non à une Coca Cola bien frappée dit Mireille, en regardant le cuistot s’affairer autour de son barbecue.

— Moi j’ai déjà l’eau à la bouche, riposte Asher. Quand je vois ces merguez, ces entrecôtes, cette lïa, ce foie... Je me ferais servir une bouteille de vin rosé Bokobza bien frais.

— Ne t’emporte pas surtout ! Nous devons être dispos tout à l’heure dans les bureaux de la société " Nouveau Tex ". Le vin endormira ton bon sens et tu ne seras pas en éveil.

— Comme d’habitude, tu as raison, mais nous efforcerons d’être sobres en attendant un autre dîner, le soir de préférence.

Le patron est content de les voir. Ils s’alimentent souvent chez-lui. C’est si bon marché mais surtout appétissant, bien propre et kasher. Phraïem est aussi si sympathique avec ses anecdotes et ses histoires drôles. Quand le travail lui permet il laisse son tournebroche à son auxiliaire et s’assoit volontiers avec ses deux amis.

— Ça finira par un mariage votre coopération !

— On a bien le temps d’y penser lui répond Asher. D’abord elle devrait répondre à mes avances.

— Phraïm, racontez nous un de vos souvenirs demande Mireille pour changer de sujet. Sur vos clients, par exemple.

La gargote de Phraïem

Asher remplit une coupe de vin au patron qui se sert une grillade, met le couvert, et s’assoit volontiers. Ces deux tourtereaux le mettent de bonne humeur. Il coupe soigneusement sa viande, la porte à sa bouche et en la mastiquant l’arrose de la boisson servie.

— Je vous parlerai des Français ou des paysans ?

— Les deux, s’il vous plaît, prie Mireille.

Le gargotier se rince généreusement la gorge, avant de se plier aux demandes du couple.

Un Européen s’initie à la gastronomie tunisienne.

Un Européen, Français ou autre, entre dans mon restaurant et se mettant à table commande une salade et un steak. Il examine en prenant son repas ses voisins de table qui dévorent des tartines de pain à l’harissa de piments.

— Monsieur que mangent mes voisins avec tant d’appétit ?

— C’est de la confiture tunisienne.

— De la marmelade avec du kabbab ?

— C’est quelle n’est pas douce.

— Ah ! Bon servez moi de cette confiture s’il vous plait.

Le convive gourmand mange à grandes bouchées et devient rouge comme... un piment. Sa gorge brûle et le bout de la langue est en feu. Il tente d’éteindre cette fournaise en buvant un Perrier. La réaction est un désastre. Il court aux toilettes pour se rincer la bouche, mais rien n’arrête cette combustion qui s’amplifie. Je l’appelle et lui conseille de manger du pain. L’effet est bon, la flambée s’atténue.

— Elle n’a aucune douceur votre con...fiture Phraïem !

Le conteur s’offre un bon verre, histoire de racler la gorge et continue son récit.

Un Européen s’enquiert du menu, un samedi.

Un client Européen, Français ou autre que sais-je, s’enquiert du menu du jour. J’avais de la Daba Haïa et de Téfina.

Je luis réponds traduisant les dénominations de ces mets :

— Cher Monsieur, nous avons une excellente " ourse vivante " et aussi "un enterrement du tonnerre " !

— Je ne veux rien de tout ça, merci.

Phraïem pique du bout de sa fourchette une belle saucisse merguez, la déguste, boit un petit coup et s’essuie la bouche avant de poursuivre.

dimanche 25 mai 2008

Les grillades de Phraïem

Les paysans se restaurent.

Trois personnes attirent mon attention, deux hommes et une femme. Ils sont assis en vis-à-vis du comptoir. Des gens encombrantes et bruyantes. Elles déplacent les chaises, demandent du soda ou de l’eau. L’une va aux toilettes tandis que les deux autres se lavent les mains au lavabo, sans les essuyer essayant de les sécher par petits gestes, égouttant l’eau tout autour.

Ce qui est amusant c’est que ces individus préparent une salade avec des légumes sortis de leur sac, sans doute achetés au marché. Ils coupent les tomates et les poivrons sur une petite planche jaillie entre leurs mains, comme un lapin du chapeau d’un magicien. Ils se mettent à manger de bon appétit, trempant le pain dans l’unique assiette posée au milieu de la table. Bientôt ils réclament de l’eau et du pain.

— Remplissez la cruche, patron et faites nous servir des baguettes !

Moi, je ne l’entends pas de cette oreille. Pour un pain vendu, tout ce boucan ! Je réponds ironiquement, du tac au tac :

— Vous auriez pu acheter encore du soda. Vous salissez la table, le parterre, vous vous lavez les mains en aspergeant le carrelage. Vos pelures décorent le sol jusqu’au comptoir. Je devrais nettoyer après vous. Ce n’est pas comme çà que je paierai mes impôts !
Les mangeurs insolites s’empourprent d’étonnement. L’un d’eux, le plus gros et qui semble être le meneur s’exclame :

— Quelle mouche vous pique ! Nous paierons ce pain !

— Bon, alors payez à l’avance ! Le pain coute mille francs.

— Regardez votre tarif dans le menu : un plat composé
de merguez, de foie et de viande grillés revient à deux cent francs. Le pain compris. Le vin cent, la bière cinquante. Que vous prend-il Phraïem ? Nous sommes des gens biens, nous pourrions acheter votre bicoque avec notre argent de poche.

Je riposte :

— C’est mon prix, mangez selon le tarif, ou bien sollicitez de l’eau du sel, les toilettes et moi j’exigerai mon du.

Mireille fait un clin d’œil à Asher, Il est temps de partir à leur rendez-vous. Ils remercient Phraïem de ce bon moment passé et cette bonne chair qui les a repus et promettent de revenir.

— Vous serez les bienvenus ! En tant que fiancés ça
irait mieux.

Sortis de la boîte à saucisses, ils se sentent si légers et si heureux et que le monde n’attend qu’eux.

— Notre rendez-vous sera réussi, dit Mireille en regardant son partenaire fixement.

— Que pense tu d’un autre rendez vous tout de suite
après, entre nous deux ?

— Nigaud ! Tu as attendu que notre hôte te le suggère pour comprendre ?

Ils se regardent, leurs yeux en disent long. Ils se
prennent par la taille. La rue est trop encombrée pour oser plus.

 

Camus Bouhnik

Publié également sur Tunecity

 

 

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