Les annales de la (petite) histoire - Des Sfaxiens à la cour du roi Soleil

La visite à la cour de sa Majesté Louis le Quatorzième d'une délégation commerciale de la Régence de Tunis

A la cour de Louis XIV, en l'an de grâce 1709. Une délégation du bey de Tunis est reçue par le roi Soleil, au faîte de sa gloire, malgré les outrages des ans. La délégation est conduite par le cheikh Moncef, entouré de notables tunisiens d'origines diverses (le beylicat est traditionnellement cosmopolite).

L'accompagnent le sieur A, un riche négociant d'origine sicilienne, Gheyto, un financier israélite influent, Geausse-d'Aylmas, un homme d'affaires réputé et redouté originaire du Royaume de France, ainsi qu'un certain nombre de personnalités moins notoires, des Maltais, quelques Grecs, un Suédois…

L'objet de la visite est la présentation au Souverain de différentes spécialités alimentaires du beylicat : graines de tournesol (« glibettes »), pois chiches grillés (« homs »), eau de vie de figue (« boukha »), vin de palme (« lagmi»), sauce pimentée (« harissa »), « halwa » (gourmandise appréciée en Orient)… Le bey souhaite en effet intensifier les relations commerciales entre la Régence de Tunis et le Royaume de France, et il compte autant sur les produits que ses émissaires vont présenter que sur leur… entregent.


L'huissier annonce au Roi la délégation.


LE ROI

 Faites entrer, huissier, ces nobles émissaires
Mettez fin à l'attente en laquelle ils macèrent !


Les émissaires entrent en file indienne, conduits par le cheikh, portant beau et impressionnant dans son burnous vert pistache. Le sieur A, perruqué et poudré à la mode européenne, est moulé dans un seyant justaucorps ; Gheyto, qui semble flotter dans une ample toge, porte la « kippa » qui ne quitte jamais la tête des israélites pieux ; Geausse-d'Aylmas est vêtu sobrement mais avec élégance et porte un chapeau aux larges bords. Ils font, l'un après l'autre, une impeccable révérence…

LE ROI

Soyez les bienvenus ! Comme on dit à Rabat,
Mais aussi à Tunis, je vous dis « Marhaba » !


LE CHEIKH M (qui parle un excellent français)

Votre accueil nous honore et nous touche, ô grand Roi,
Toi que l'on dit Soleil, sûrement à bon droit.
Mon souverain, le bey, m'envoie avec mes frères…

LE ROI (l'interrompant)

Tes frères ? Tu veux dire sans doute tes confrères ?


LE CHEIKH M

Si tu veux, ô grand roi. Mais ce sont des amis,
Et les confrères bien souvent des ennemis…


LE ROI (se grattant la gorge)

 Venons-en donc au fait, car mon temps est compté :
Vous avez, m'a-t-on dit, des choses à montrer…


LE CHEIKH MONCEF

 Oui, Votre Majesté, des choses qui se mangent
Et que notre pays donnerait en échange…


LE ROI

En échange de quoi ?

LE CHEIKH M

De ce que bon vous semble :
Du fromage, du vin… Ce ne sont là qu'exemples.

LE ROI

Fort bien, messieurs. Montrez-moi donc vos marchandises,
Pleines d'intérêt, à ce que bien des gens disent…

LE SIEUR A

Vous allez constater que ces gens ont raison !
Nous allons commencer par l'harissa maison…


LE ROI (s'empourprant)

Comment ? Vous vous livrez à ce trafic infâme…


GHEYTO (à l'oreille d'A)

Larissa, en Russie, est un prénom de femme !


LE SIEUR A (s'épongeant le front)

 Sire, nous ne faisons pas la traite des blondes
Nous trouvons, comme vous, ce trafic-là immonde !


LE ROI

Alors, expliquez-vous : qu'est-ce que la « rissa »,
Dont le nom, à l'instant, le poil me hérissa ?


LE SIEUR A

 L'harissa, Majesté, est, à n'en pas douter,
La meilleure, de loin, des sauces pimentées.


GHEYTO

 Elle est dotée, en outre, de certaines vertus…


LE ROI (intéressé)

Tiens donc ! Quelles vertus ? Explique-moi, veux-tu ?


GHEYTO

Elle a, Majesté, des vertus aphrodisiaques.
En plus, elle a un goût exquis, paradisiaque…


LE SIEUR A (il tend au Roi un morceau de pain tartiné d'harissa)

 En goûter, Majesté, vous en dira plus long
Que tous nos beaux discours…


LE ROI (outré)

Manger dans mes salons ?!


LE SIEUR A (confus)

 Non pas manger, grand roi, mais goûter seulement…


LE ROI (saisissant la tartine)

 Donnez-moi ça (il goûte). Mais, oh ! ça pique salement !


LE CHEIKH MONCEF (craignant pour les conséquences de son expédition)

 Mais c'est fait pour, Seigneur, eh oui, c'est fait pour ça !


LE ROI (le palais en feu)

 Vite, de l'eau, je brûle ! Satanée « rissa » !

On lui apporte un grand verre d'eau…

Vous avez mis le feu, maudits, à mon palais !


GEAUSSE-D (Tout bas, à ses amis)

 Il y a danger, les gars, on va nous empaler !...


Le chef du protocole du roi hèle la garde
LE CHEF DU PROTOCOLE

 II faut les arrêter, ce sont des incendiaires !


LE ROI

 Imbécile ! Tu n'as rien dans ta cafetière :
Il ne s'agit bien sûr pas du palais royal
Mais du palais du roi, de mon palais buccal !


LE CHEIKH M

Nous sommes désolés pour tous ces incidents…


LE ROI

 Je serai magnanime : ce sont des accidents.
Poursuivez, maintenant : montrez-moi autre chose.


LE SIEUR A

 Eau de fleurs d'oranger ou alors eau de rose ?
Graines de tournesol ou graines de pois chiche ?


LE ROI (d'humeur soudain badine)

 Allons-y pour les pois, et ne soyez pas chiche !


GHEYTO (qui a pris dans un sac une poignée de pois chiches)

 Voici, sire, comment nous les mangeons chez nous.

 (Il en envoie, à bonne distance, dans sa bouche, d'un geste sûr et précis qui trahit une vieille habitude, un geste qui évoque celui des marchands de thé ambulants quand ils versent – pour le faire mousser- le thé de très haut.)


LE ROI (à qui on a donné des pois chiches)

 Je vais tenter de faire moi aussi comme vous…

 (Il s'envoie deux pois chiches, qui vont se loger dans ses… narines. Il doit se moucher pour dégager son nez, et fulmine)

 Vous commencez, messieurs, à me faire… suer :
Vous allez repartir, je crains, sous les huées…


LE CHEIKH M (suppliant)

 Donnez-moi, Majesté, une dernière chance
De sauver notre honneur, celui de la Régence !...


LE ROI (fronçant les sourcils)

 Vous avez votre chance, mais c'est bien la dernière.


LE CHEIKH (soulagé)

 Je vous en remercie…


LE ROI (agacé)

 Allez, pas de manières !


LE SIEUR A (conscient qu'il joue son va-tout)

 Il brandit une bouteille

 C'est le plus beau fleuron de nos distilleries,
Qui va faire fureur en France, je parie !
Le plus puissant remède contre la fatigue
Morale, la déprime : l'eau-de-vie de figue !
Vous allez, j'en suis sûr, en boire une sebkha :
On l'appelle, chez nous, Majesté, la boukha !


LE ROI (tenté)

 Je prendrais bien un verre de cette eau-de-vie…


LE SIEUR A (Il remplit un verre)

 Vos désirs sont des ordres : le monarque est servi !

 Le roi porte le verre à la bouche, le renifle, puis l'avale d'un trait


LE ROI (soudain euphorique)

 C'est vrai que c'est tonique : on se sent rajeunir !...


LA REINE

 Rajeunir ? c'est possible. Moi, je vous vois jaunir.
Vous devenez, Louis, subitement tout pâle :
Vous prenez la couleur laiteuse de l'opale…


LE ROI (qui semble pris d'un malaise)

 C'est vrai, madame, que je ne me sens pas bien…


LA REINE

 C'est, à n'en pas douter, l'effet de cet alcool.
Ces gens sont diaboliques : voyez, ils rigolent !


LE CHEIKH (catastrophé)

 Pas du tout, Majesté. Non, non, vous vous leurrez :
Si nous rions, eh bien, c'est pour ne pas pleurer…

Le roi a la tête qui tourne et vacille sur son trône. Il tente de se lever, puis défaille. Le médecin de la cour se précipite et lui fait inhaler les sels – en vain


LE MEDECIN

Il s'agit, je crois bien, d'un coma éthylique…


LA REINE

 Je le savais : ces gens sont vraiment diaboliques !
Leur business ? Mon œil : ce n'est qu'une apparence
Ils sont venus porter préjudice à la France !...


LE ROI (revenant soudain à lui)

 Il n'y a pas de mal ! Juste un petit malaise :
Cette eau-de-vie, messieurs, c'est du feu, c'est balèze !
Je vous achète toute votre cargaison
Et je compte sur vous pour fournir ma maison,
Ma maison et la France, la France tout entière :
Nous en avons assez du vin et de la bière,
Et même du champagne : il nous faut un alcool
A la mesure de la grandeur de la Gaule !
C'est pourquoi, chers amis, notez dans les annales,
Je fais de la boukha la boisson nationale !



C'est par ce succès inespéré, après avoir frôlé la catastrophe, que s'acheva la mission de la délégation du Bey.
A leur retour à Tunis, une foule en liesse attendait le Cheikh et ses amis, qui leur fit un triomphe.
Tunis chanta et dansa en leur honneur des nuits durant, mille et une, selon un chroniqueur qui ne mâchait pas ses chiffres.
Pour certains historiens, cet évènement préfigurait la mondialisation.



René Beiiaïche

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