SFAX LE MAL DU PAYS


La nostalgie est un sentiment ambivalent : si certains en jouissent, d'autres en souffrent. Elle fait du bien à ceux qui s'en servent comme d'un paradoxal... stimulant, et du mal à ceux qui n'en voient pas l'utilité et sur qui elle fait l'effet d'un... dépresseur.

Mon ami Y., ancien Sfaxien, rongé par son mal du pays, s'est résolu dernièrement à consulter un psychiatre. Je l'ai accompagné, par curiosité, ce qui me permet de vous relater l'entretien qu'il a eu avec le praticien. 
- C'est au sujet de ma mémoire... 
- Vous la perdez ? 
- Non, justement. C'est mon problème, la raison de ma présence ici. 
- Qu voulez-vous ? 
- La perdre. Il doit bien y avoir un traitement pour ça : la médecine a fait tant de progrès ... 
- Je veux bien essayer de vous traiter, mais je suppose que vous ne voulez perdre qu'une partie de votre mémoire et non son intégralité. Or, les médicaments que je pourrais vous prescrire sont incapables de discernement : ils inhiberaient votre mémoire tout entière, jusqu'à en oublier votre nom. Un traitement... chirurgical, si tant est qu'il soit raisonnable de l'envisager, aurait un effet plus radical encore…
- Vous ne pouvez donc rien pour moi ? 
- Allez voir un psychothérapeute... ou un prêtre. La psychiatrie ne peut rien pour vous.
./.
J'ai accompagné mon ami chez le "psy".
- J'ai un problème de mémoire...
- Vous commencez a la perdre.
- Non, je continue à la garder. 
- Que voulez-vous oublier ? 
- Sfax. 
- Pardon ? 
- Ma ville natale, celle de mon enfance et de ma jeunesse, et que j'ai dû quitter par la force des choses.
- Pourquoi voulez-vous l'oublier ? 
- Parce que je la regrette.
- Et alors ? Le regret est un sentiment normal, banal, ordinaire : la vie est une succession de changements, de ruptures, donc de regrets. Le regret n'est pas une faiblesse : c'est une force qui nous pousse à recréer, autrement, ce qui s'est détruit. Du reste, la nostalgie a bien du charme: on lui doit peut-être les plus belles chansons !
- Peut-être, mais je n'écris pas de chansons et je n'en ai que faire, moi, de ma nostalgie ! 
- C'est parce que vous ne l'utilisez pas, précisément, qu'elle vous torture. Elle se venge : elle vous en veut de la traiter comme une emmerdeuse alors qu'elle ne demande qu'à vous servir !
- Je ne sais pas m'en servir, je n'ai jamais su, et je ne saurai jamais ! Je veux m'en délivrer ! Aidez-moi !...
- Quels problèmes concrets vous pose votre nostalgie ?
- Elle m'empêche de vivre ma vie. Tout me semble insipide, que dis-je ? dégoûtant, comparé â ce que j'ai vécu à Sfax. Je compare tout le temps, malgré moi, et rien ne souffre la comparaison avec mon passé sfaxien.
- Oublier n'est pas facile et, surtout, comporte des risques : l'oubli de ce que vous ne voulez pas oublier, entre autres. Ne serait-il pas plus simple et moins risqué de vous dégoûter de Sfax ? 
- Que voulez-vous dire ? 
- Que ce n'est pas le souvenir de Sfax qui vous torture, mais votre goût... immodéré pour cette ville. Si Sfax vous dégoûtait, son souvenir ne vous ferait pas souffrir : il vous inciterait, au contraire, à jouir de... Paris et du présent.
- Vous avez peut-être raison, mais je ne pourrai jamais me dégoûter de Sfax ! Vous ne l'avez pas connu, vous ne savez pas ce que c'est ! 
- Dites plutôt que vous ne voulez pas vous en dégoûter ! ... 
- Pourquoi donc ? 
- Parce que votre mal du pays sert d'alibi à votre mal de vivre, c'est-à-dire à la difficulté que vous avez à vivre ici et maintenant. Je ne nie pas qu'il puisse y avoir un rapport entre votre déracinement et cette difficulté, mais ce n'est qu'une circonstance aggravante, sûrement pas le fond du problème. Voulez-vous guérir ?
- Mais bien sûr que je veux guérir : je suis venu pour ça ! 
- Alors écoutez-moi. Vous allez retourner à Sfax. 
- Retourner à Sfax ?! Vous n'y pensez pas! Pour remuer le couteau dans la plaie ! 
- Laissez-moi poursuivre ! Vous allez retourner à Sfax, oui, parfaitement. Pourquoi ? Parce que, tout au fond de vous, vous rêvez d'y vivre à nouveau : vous n'avez pas encore réellement accepté votre départ, vous n'êtes pas encore réellement parti de Sfax. Or, si la vie y était encore possible pour vous, vous y seriez resté, puisque vous êtes parti à regret. J'en déduis que vous n'avez pas encore "réalisé" que Sfax n'est plus ce qu'il était, n’est plus votre Sfax, qu’il a changé, et vous aussi : le Sfax de vos pensées est le Sfax du passé, un Sfax aussi différent du Sfax actuel que vous l’êtes de celui que vous étiez. “On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve.”
Votre Sfax est un souvenir embelli par la nostalgie de vos jeunes années, et le mieux que vous ayez à faire est de le préserver en tant que tel, un peu comme un idéal donnant un sens à votre vie. Essayer de réaliser cet idéal, c’est vous exposer à un double désagrément : une cruelle déception et la perte, non moins cruelle, de cet idéal. Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de faire votre deuil du Sfax de votre nostalgie, pour sauver, justement, votre nostalgie, qui est une richesse que je vous envie.
Pour vous aider à faire ce travail du deuil, je vous prescris une cure de ... Sfax. Vous allez y retourner, mais pas… en pèlerinage, à la recherche du temps perdu, comme un somnambule, dans un état second : il vous faudra au contraire toute votre vigilance, toute votre lucidité, car c'est le Sfax actuel que vous devez considérer, et dans la perspective de votre réinstallation. Vous reviendrez ensuite me faire le bilan de votre voyage…

Mon ami est allé à Sfax. Il en est revenu une semaine après. Il n'a pas revu le "psy" : il était guéri.

 

(© René BELLAICHE (2009-2016)

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