Ma rue de la République

Pour la sfaxienne que je suis,  commencer un récit par :   je suis née à SFAX   c’est presque un pléonasme.

J’ai vu le jour par une chaude journée de MARS, au 17 de la Rue Henri Boucher (maintenant rue Habib Thameur) où j’ai vécu jusqu’à l’âge de 12 ans. C’était le centre de la ville: nous étions près de tout, tout à côté de l’hôtel des Oliviers où j’allais jouer avec Clotilde RONZETTI,  près du collège,  du port,  du petit chenal où nous allions regarder les barques décharger le produit de leur pêche sur le quai. Et surtout, je n’avais que la rue à traverser pour aller au   petit jardin  le square Paul Bourdes, théâtre de nos jeux d’enfants heureux.

Je me répète, c’est vrai, mais je dois dire que nous étions heureux de rien, car nous n’avions pas les tonnes de jouets dont on gave les enfants aujourd’hui.

Nous étions capables de jouer des heures à l’épicier, avec des coquillages,  du sable et des petits cailloux, des morceaux de journaux en guise de papier d’emballage. Quelqu’un avait même réalisé une balance, style romaine, avec deux carrés de chiffons, de la ficelle et un morceau de bois.

 Nous avions l’esprit inventif, il fallait bien ! ... Aujourd’hui on tue l’esprit de créativité chez l’enfant, d’une part en devançant ses désirs, d’autre part, en lui offrant des jouets et des jeux dont il se lasse dans l’heure qui suit.

 Après la guerre, en 1943, nous avons eu la chance de pouvoir récupérer notre villa (bien endommagée par le passage de soldats Allemands), à l’ancienne gendarmerie, route de Moulinville, en face de la Cité Montera.

J’aime SFAX, sans doute parce ce que dans mon cœur sont gravées à jamais les étapes de ma vie, de mon enfance à mon adolescence, et celle où, devenue adulte, je me suis mariée. Je connais tout de cette ville ! ... ses quartiers, Picville et Moulinville, où j’avais des amis(es),  la Médina où j’allais quelquefois, avec maman au hammam, avec des amies pour y faire des courses. Malgré les années je retrouve, à chaque voyage, avec facilité, le souk des tissus, celui des épices …sans oublier la belle plage WIRIOT.

Mais il est, toutefois, un endroit, un lieu magique et pittoresque, ancien, à la limite vieux,  rien à voir avec un quartier neuf et sans âme,  un endroit vivant, animé, coloré et même bruyant,  c’est la rue de la République, celle d’avant-guerre,  avant que ne soit détruit à jamais ce " temple"  du souvenir.

C’était certainement la première  " grande " avenue de Sfax, avant que ne se construisent les arcades avec leurs magasins - LE GAGNE-PETIT - L’OROZDIBAK  - La pâtisserie DESCLOUX - le photographe MARCELLON,  Chez DIDI porcelaines, la bijouterie COMBET et plus tard le MONOPRIX, etc...sans oublier le photographe RODIN à Picville.

La rue de la République c’était La Maison du Maltais,  l’épicerie CALAFATIS,  Le Café ABRIVAT,  les tissus BISMUTH,  l’horloger FELLOU,  le Magasin Général,  NOVELTY, le café SOUKLANIS.

Le restaurant TRIKKI et ses marmites, en devanture, d’où s’échappait l’odeur appétissante de la MARGA qui se mêlait aux senteurs, suaves, de l’eau de Cologne de la boutique SEVILLA ou du coiffeur MIGUES. Ah ! le couscous de TRIKI qui libérait ma mère de la corvée de cuisine de temps en temps, un délice.

 En face du coiffeur MIGUES,  le BAR DES AMIS,  tenu par Mme et M. RAMIREZ, était le rendez-vous de beaucoup de cheminots qui venaient là faire une belote. Leur KEMIA était extra. Lorsque je rejoignais mon père, qui m’avait déposée chez Miguès pour une coupe, j’avais toujours droit à un régime de faveur.

 Mme RAMIREZ m’installait sur un coin de table dans sa cuisine et me servait un assortiment de sa délicieuse Kémia  en attendant que mon père termine sa partie de belote. Alors là…. régal d’escargots, de clovisses sautées à l’ail et au persil, de petits crabes, de rougets, ou de goujons frits, de pizza. Inutile de vous dire qu’après ça je boudais le repas.

Il y avait aussi la librairie GAUCI,  le tailleur BOUBLIL,  une épicerie où maman aimait bien venir faire ses courses, à la fraîche. La pharmacie ESPIC,  une petite mosquée, et la brûlerie de café,  cifo je crois.  Ah ! .. ce café,  quel arôme,  quel parfum, pendant la torréfaction !... Avec Edmond, MSIHID nous allions regarder tourner cette roue, qui nous paraissait immense, avec son café un peu vert au début, puis de plus en plus noir, brillant. Il n’était ni ROBUSTA, ni ARABICA, ni moitié-moitié ! ... mais quel arôme et quel goût! ...

Plus jamais je n’ai retrouvé, quel que soit le café, le goût du café bu en Tunisie.

Pittoresque cette rue l’était par son animation, son ambiance bonne vivante, tout le monde se connaissait et on connaissait tout le monde. Les gens s’interpellaient, se saluaient,  échangeaient quelques mots,  ou une petite plaisanterie, tout cela dans la bonne humeur et pourtant, croyez-moi, bien que commerçants ils  devaient sûrement avoir du mal à joindre les deux bouts. Ils me connaissaient tous et par conséquent, pas de risque que je me perde ou que je m’égare.

Pour moi le meilleur jour, pour aller chez le coiffeur, c’était le jeudi après-midi.

Après sa partie de belote, main dans la main, papa m’emmenait jusqu’à la pâtisserie de la rue Tissot, qui était le prolongement logique de la rue de la République.

J’aimais ces moments, privilégiés, où nous étions tous les deux, lui heureux de promener sa fille,  moi imbue de l’importance qu’il m’accordait en me laissant choisir les gâteaux, et le nougat surtout, que nous rapportions à la maison.

 Avec le recul, malgré toutes ces années, lorsque me reviennent tous ces souvenirs, il me semble encore sentir la chaleur de sa main dans la mienne.

 Pendant la période du Ramadan,  surtout à la belle saison, c’est à la porte de Bab Diwan que nous allions acheter les succulentes pâtisseries orientales qui composaient, quelquefois, notre repas du soir, pour notre plus grande joie, vous pensez ! ...  mon frère et moi, pour une fois nous échappions  à la soupe,  OUF !...

 Nous attendions également l’AÏD, qui marquait la fin du Ramadan, et sa débauche de pâtisseries. C’est sans doute pour cela que, si je boude facilement un gâteau à la crème, je ne sais pas résister aux pâtisseries orientales, makroud, zlabia, etc ...

En conclusion, c’était cela la rue de la République, un monde chaleureux où l’amitié, la convivialité, la fraternité n’étaient pas que des mots.
Nous nous contentions de petits riens, mais des petits riens qui étaient un TOUT, et quel TOUT.. !

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Ces reproductions de cartes postales ont été tirée du Forum Sfaxien, nous remercions ceux qui les ont publiées en son temps, en particulier Rolland Berrebi.

 

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