SFAX : Les Années Folles

 

Sfax est la ville qui m'a chaleureusement accueilli et adopté très jeune. J’y ai vécu les plus belles années de mon adolescence, dans un climat convivial et une ambiance bon enfant, bienveillante et cordiale. Subjugué par une foule de souvenirs foisonnants et inaltérables, Aujourd’hui, je pense qu’il est de mon devoir de témoigner, non sans un élan de nostalgie, de la période que j'ai vécue dans les murs douillets et hospitaliers de cette ville fantastique. Adulé par une population créative , solidaire et strictement attachée aux traditions relationnelles arabo-musulmanes ,je garderai au creux de mon âme et au fond de mon cœur ,ce chapelet de sentiments puérils et ingénus., qui m’interpelle ,et triture ma mémoire ,pour me rappeler solennellement ,qu’il est impérieux de rappeler aux jeunes générations ,que la ville de Sfax était un joyau ,un diadème incrusté sur la couronne dorée de notre beau pays .Il n’est ni tard ,ni impossible de redorer le blason de cette ville ,qui fait la fierté de sa population et de tous les Tunisiens.

Celui qui n'a pas connu Sfax entre les années soixante et soixante dix ,ne peut que regretter et se mordre les doigts d'avoir raté l'une des plus belles tranches de l'existence de cette merveilleuse ville.
Dans ces années là ,Sfax ressemblait curieusement aux principales villes du midi de la France ,c'était déjà une ville moderne ouverte sur l'extérieur ,habitée par une population cosmopolite ,et multiconfessionnelle ,ses habitants vivaient en parfaite symbiose ,loin des luttes tribales ,des bise billes claniques ,et des entre déchirements confessionnels; bref ,tout le monde était l'ami de tout le monde.une atmosphère de concorde et de convivialité régnait constamment sur tous les quartiers de la ville. Les fêtes de mariage ,la célébration des fêtes religieuses rassemblaient tous les acteurs de la cité ,sans aucun critère sélectif ,seule la proximité ,le voisinage et l’amitié sont pris en compte ,en périodes de liesse, comme en circonstances de tristesse et de chagrin.
Le Sfaxien est généralement connu pour être la fourmi laborieuse de notre pays ,vaillants ,travailleurs et appliqués ,les Sfaxiens sont des lèves-tôt ,ils aiment leur travail ,et ils s'y appliquent consciencieusement ,de bon matin, on les croise par colonnes fluides généralement fagotés dans leur bleu de travail ou des blouses grises,se dépêchant ou courant à vive allure pour ne pas se rendre à leurs lieux de travail avec un certain retard ,car pour eux ,de père en fils ,l'assiduité ,le travail et l'heure sont des notions sacrées. tout ce beau monde laborieux et dévoué, buche dur tout au long des jours de la semaine pour se reposer le samedi après midi et le dimanche. Le début du weekend est consacré au bain maure ,au coiffeur et aux menus fretins ;l’après midi ,c’est une autre paire de manche. Chaque samedi après midi connait son lot de fièvre festive et de joie de vivre.
Le parcours des cents mètres ,emprunté à l’avenue Hédi Chaker accueille ,hommes femmes et enfants ,des familles entières pour la plupart, chaque semaine les foules de promeneurs arpentent l’espace en battant le pavé dans un incessant aller-retour .les flâneurs se dévisagent dans l’espoir de faire des retrouvailles amicales ou parentales ,on se salue et on s’embrasse dans une politesse désintéressée .Alors que les adultes brandissent fièrement des bouquets de jasmins achetés aux gamins qui harcèlent pressement les passants ,les enfants craquent des bâtons de kaki ou lapent goulument des cornets de glace et de frigolo ,des jeunes badauds crépitent sourdement des minuscules glibettes Ce tohu bohu se poursuit jusqu’à la tombée de la nuit, et l’on se donne rendez-vous à samedi prochain.

L’élite intellectuelle se rencontre en principe sur la terrasse du café « La Régence » pour discuter des derniers évènements culturels, s’échanger des publications et débattre des sujets chauds de l’heure.
Radio Sfax était encore à ses premiers balbutiements ,elle cherchait encore à se frayer un chemin ,et tous les Sfaxiens ont vite fait de jeter un embargo sur la radio nationale ,ils se sont identifiés dans les programmes emis par leur propre chaine :Feu Mokhtar Hachicha ,Mme Saida Gaied ,Cheikh Boudaya ,Ali chalgham ,Ahmed Hamza et Safoua étaient avec beaucoup d’autres les précurseurs et les éclaireurs de cette Radio ,feu Mohamed Jammoussi ,encore établi à Paris ,n’hésitait pas à gratifier radio Sfax des primeurs de ses compositions les plus récentes telles que :Kahouaji Dour ,rihet Lebled , Elin Ezzarga etc….De son coté Cheikh Boudaya a redonné un nouveau souffle à une longue liste de chansons tirées du patrimoine telles que Sidi Mansour ya baba ,Om Ezzine etc….J’ai le privilège d’etre l’ami d’enfance du musicien Mabrouk TRIKI ,connu à cette époque sous le nom de Attefl Mabrouk ,qui a pulvérisé les records de l’audimat avec son éternelle chanson « Itaouel omrek ya ommima ya Hnina »,il m’arrivait parfois de l’accompagner dans les studios de l’ancienne maison de la radio à proximité de l’ancien siège du gouvernorat de Sfax .Avec le recul ,je me rends compte que ces fréquentations à connotations artistiques et culturelles ont beaucoup influé sur mes choix ,mes hobby et mes créneaux de prédilections ,puisque j’avais balancé dans des tentatives de composition de chanson en langue Française ,j’ai viré de l’architecture ,ma spécialité initiale au cinéma , la télévision et le journalisme .Cette époque riche et faste en activités et manifestations culturelles à Sfax a certainement changé le cours du destin de beaucoup de jeunes qui cherchaient à se frayer un passage sur le chemin des étoiles ,beaucoup d’entr’eux ont connu leurs heures de gloire .D’ailleurs la notoriété actuelle de la vie culturelle à Sfax est essentiellement due à cet élan propulseur qu’une pléiade d’hommes ont magistralement insufflé et inculqué au gratin de la société Sfaxienne qui depuis cette riche époque n’a cessé de se transmettre cet amour et cet engouement ,de génération à génération .
Le célèbre « Café des délices » admirablement chanté par Patric Bruel ,n’a aucune relation avec le site de Sidi Bou Said ,où le clip a été tourné ,d’ailleurs les avertis savent très bien que le café qui a servi de plateau de tournage est le prestigieux et incontournable « Café des nattes « de Sidi Bou. Réellement la chanson a été composée par un nostalgique de la diaspora Sfaxienne en France, évoquant l’âge d’or de cette merveilleuse ville. En effet ,la pâtisserie « Délices « située sous les arcades du Monoprix ,réunissait sur sa terrasse toute la jeunesse branchée de la ville, les in ,les occidentalisés ,les snobs et les férus de la mode se rencontraient quotidiennement à cet endroit enchanteur. C’est là qu’on échange les revues les plus osées ,on fixe rendez-vous pour les surprises parties ,on drague ,on s’affirme ,on flambe et on ose. Toutes les filles du quartier européen avaient leurs habitudes et leurs rituels. Il y avaient parmi elles des coquettes et des aguicheuses qui réussissaient à ameuter les foules de jeunes frustrés et ingénus. C’était presque le seul point de rencontre où se mélangeait garçons et filles ,toutes confessions confondues. La mixité et le brassage des sexes et des religions dans la ville de Sfax ont pris leur départ à partir de la pâtisserie des « Délices » .
Parmi les villes Tunisienne Sfax est la première qui s’est dotée d’un orchestre occidental ,au début des années soixante. C’était un groupe de jeunes musiciens ,tous issus de Sfax et dirigé par le charismatique chef Slah ,de race noire. Chaque samedi soir ,tous le beau monde ,la jet set de Sfax se retrouvaient au casino de la plage de Sfax où Slah et ses compagnons animent joyeusement le bal jusqu’au aux premières heures crépusculaires .Dans une ambiance festive et bon enfant ,jeunes et moins jeunes se mettent à danser le rock and roll ,le twist ,le slow et le Sertaki ,parfois certains jeunes rentrent en transe et refusent de quitter la piste pour des heures ,c’était gai et sympathique.
Ce tableau brossé à la va-vite, et soutiré subrepticement à une mémoire qui commence à se fatiguer, tellement elle a vécu, vu enregistré d’évènements heureux et moins heureux.
J’espère que ce modeste témoignage, venu de loin, puisse jeter un faisceau de lumière sur l’âge d’or de la cité Sfaxienne, afin que les jeunes générations sachent à quel point leur ville était propre ,civilisée et coviviale.Cétait un authentique havre de bonheur et de paix.

 

Extrait du livre : « SFAX LES ANNEES FOLLES »

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