Qui est Kaddour Ben Nitram ?

 

 

 

 Eh  bien, hier en cherchant dans ma bibliothèque, j’ai  retrouvé un petit livre ancien et  poussiereux :  " Fables et Contes de   Kaddour  Ben Nitram" illustré par Drack-Oub...

Mais connaissez-vous   Kadour Ben Nitram ?

J’ai croisé trois ou quatre fois Kaddour Ben Nitram, près du marché central de Tunis, rue Charles De Gaulle, un petit arabe poussait son fauteuil roulant, il changeait chaque fois de pousseur ; je soupçonne ce diable d’homme de le faire avec l’idée qu’en donnant la pièce à différents enfants ils seraient toujours plus nombreux à tenter leur chance, et ainsi il ne tomberait jamais en panne de pousseur.

Ainsi le Kaddour Ben Nitram de la radio, cette voix puissante et sûre, était infirme. Quand je l’écoutais à la radio, je ne l’imaginais même pas dans son fauteuil  et pourtant Ben Nitram de son vrai nom Edmond Martin avait été blessé à la guerre de 14-18 et il s’était conduit en héros.

Il avait choisi le prénom de Kaddour car son copain de guerre, un tirailleur tunisien s’appelait Kaddour, pour le reste  son nom n’était autre que  l’anagramme de Martin  auquel il avait ajouté  Ben pour faire tout fait couleur locale, puisqu’il était né à Tunis.

Kaddour Ben Nitram était une très grande vedette en Tunisie, surtout depuis que radio Tunis lui avait confié un créneau quotidien. Mais une vedette dans quel domaine ? Et bien ! Son langage, sa langue devrait-on dire  était le sabir.

Le sabir est une langue qui n’existe pas en tout cas ce n’est pas une langue officielle et reconnue et pourtant c’était la langue que parlaient des milliers de gens en Tunisie volontairement ou involontairement ; c’est un mélange d’arabe, de français, d’italien, de maltais et cela avec les intonations particulières de l’arabe parlant le français ou l’italien, du juif parlant à un  arabe ou à un français, du sicilien parlant à l’arabe. Tout le monde ne parlait pas le sabir, mais rares étaient ceux qui ne le comprenaient pas ; Kaddour Ben Nitram en avait fait une langue écrite.

Des personnages sont nés de ces histoires racontées à la radio, chacun était typé selon son origine.

Chez  les Français il y avait Antoine Filigone, retraité de la police et Figatelli gardien de prison ; ils ne sont pas seulement Français ils sont surtout Corses. (Pourquoi ces professions ? D’abord parce que cela correspondait à une certaine réalité, ensuite dans l’imaginaire populaire quand on était Corse on pouvait être bandit mais parfois passer de l’autre côté)

Salem dit ‘El Safrane’ et son ami Ali Khafles , noctambules toujours ivres, Kaddour Ben Mansour(*) tirailleur tunisien à la retraite étaient arabes. (l’ivresse est banni dans l’islam, et pour un Tunisien avoir servi dans l’armée française n’était pas bien vu, on comprend ce qu’il y a d’ambigu et de transgressif)

Braïtou (*), le commerçant, Kouka la ménagère et sa nièce Ninette  ou le petit Daydou (David)  sont juifs. ( toutes les histoires vont tourner autour du thème de l’argent et du rôle caricatural et caricaturé de la mère juive)

Peppino Mangiaracina, dit Mastro Tchicho cultivateur  de la Mornaghia (*), Donna Soussida et Donna Peppina mères de famille sont siciliens (contraste entre personnage moqué mais respecté et commères siciliennes faiseuses d’histoires et un peu vulgaires).

Djouss le boucher et Gianni le cocher sont maltais, (c’étaient en effet des métiers presque exclusivement exercés par des maltais).

Le lecteur non averti, se demande : mais dans quelle société sommes-nous, où  pour identifier les gens, on mélange au gré des situations et indifféremment,  langues, nationalités, religions?

Pour tout dire cette société a existé, dans la Tunisie coloniale. On ne pouvait pas imaginer qu’un policier ne soit pas Français et …. Corse, de même un juif est par définition commerçant et tant pis pour tous les citoyens de religion juive qui sont fonctionnaires, médecins, avocats ou simples employés.

D’autres particularités de l’univers de Kaddour Ben NItram : il avait emprunté son prénom à un camarade de combat, il a pour le Kaddour de ses sketchs une certaine tendresse et en même temps il pratique la dérision : Kaddour se sent un peu Français puisqu’il a servi dans l’armée française, mais il parle très mal le Français, et au fond il est fondamentalement tunisien, arabe et musulman ; le maltais ne peut être que boucher ou cocher, on ne se pose même pas la question de savoir si les maltais exercent d’autres professions, le sicilien est toujours appelé par son diminutif, on a parfois accolé à ce diminutif mastro qui est la traduction littérale de maître dans le sens de maître ouvrier pour marquer la déférence, tout en étant copieusement moqué.

C’est dans ce monde codé que se meut cet acrobate des mots et ce marionnettiste de génie de l’expression qui met en scène une société naïve, colorée mais remarquablement vivante.

Et tout cela dans une langue  imagée et imaginative.

Ses morceaux d’anthologie sont les fables de La Fontaine détournées et racontées en Sabir. Je n’ai pas pu résister au plaisir de faire partager cette langue.

La petite scène qui va suivre est significative par bien des aspects des rapports entre personnes d’ethnies différentes, elle résume assez bien la comédie humaine qui se joue au quotidien dans les rues et les lieux publics.

 Pour certaines pages la traduction seule ne permet pas de contextualiser l’échange, un décodage particulier s’impose.

Ce qui reste remarquable c’est que le propos de chaque protagoniste est restitué avec les erreurs de prononciation dans la langue de l’autre.

Les traits sont certes grossis, toutefois cette scène est tout à fait probable dans la vraie vie, tous les jours partout des conflits naissent et finissent par des insultes à la limite du racisme, appropriées à un  groupe ethnique, comme si Français, Siciliens, Arabes, Juifs, Maltais avaient chacun des travers propres à leur groupe, dénoncés par l’autre groupe.

Une étude plus approfondie montrerait sans doute, qu’il y a beaucoup moins d’agressivité qu’il n’y paraît ; Kaddour Ben Nitram a incontestablement une grande tendresse pour ses personnages, on ne peut pas les croquer avec autant de précision sans les aimer. De même cet homme qui met souvent dans la bouche de ses personnages des propos racistes, ne l’était pas du tout,  bien au contraire.

Le statut colonial de la Tunisie est toujours sous-jacent et affleure à la moindre occasion soit pour venir en appui du sentiment de domination, soit pour en exprimer le rejet.

L’attitude du policier reste bon enfant, il n’entre pas dans le débat interethnique, il tente seulement d’arbitrer la situation, et c’est pour cela qu’il apparaît auprès des  autres personnages comme un référent de justice.

 

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