La laveuse

Je me souviens, la laveuse s’appelait Fathma.
En fait , je ne suis pas sûr du tout que son nom était Fathma !
- On l’appelait Fathma.
Il faut dire qu’à cette époque, toutes les femmes de service s’appelaient Fathma.  C’était plus simple, plus facile.  L’on disait «La Fathma »
- Et toi, ta Fathma, tu en es contente ? Conversaient entre elles, ces dames venues de France.
- Moi ça va pour la cuisine, mais alors le ménage je te dis pas, en plus elle ne comprend pas un mot de français !... C’est quelque chose ! Elle ne veut pas faire l’effort d’apprendre le français !...  Mais elle est honnête, c’est déjà ça.
- Que veux-tu ma pauvre, on n’a pas le choix !
Chez moi, la fathma c’était la laveuse, elle venait une fois par mois pour faire la lessive.
C’était une bédouine d’un certain âge. Elle arrivait le matin vers sept heures et s’asseyait derrière la porte, attendant que ma mère lui ouvre. Ma mère la faisait entrer dans le couloir, lui donnait un bol de café au lait et un morceau de pain qu’elle mangeait assise par terre. Puis ensemble elles montaient sur la terrasse avec le grand panier en osier rempli de linge sale. Je les suivais. C’était pour moi l’occasion d’aller sur la terrasse, ordinairement je n’avais pas le droit d’y monter.

Fathma enlevait son safsari de laine noire, dessous elle avait une toge de couleur rouille tenue aux épaules par deux fibules de métal argenté reliées entre elles par une chaînette d’où pendaient diverses médailles et une main de fathma ! Ses cheveux sombres glissaient jusque sur le milieu du dos, d’immenses anneaux pendaient à ses oreilles, et la lumière noire de ses yeux semblait contenir toute la tristesse de sa condition.  De grosses rides lui hachuraient le visage et quelques tatouages bleus étaient dessinés sur le front, les joues et le menton.  Elle avait malgré son âge, un port de tête altier et une attitude qui imposait le respect, d’ailleurs ma mère la vouvoyait.
Débouchant sur la terrasse, le grand soleil nous aveuglait un instant. Puis ma mère ouvrait notre buanderie, sortait les bûches de bois, la lessiveuse, la planche à laver et le grand bac. Fathma allumait le feu dans le grand fourneau prévu à cet effet dans le local commun, puis mettait l’eau à chauffer dans la lessiveuse.
Ensuite ma mère lui donnait le gros savon de Marseille qui sentait bon l’huile d’olive et le petit cube bleu, qui fait le linge plus blanc !
Puis elle redescendait s’occuper de la maison.
Moi, exceptionnellement, j’étais autorisé à rester sous la surveillance de Fathma en qui ma mère avait toute confiance.
C’était une joie de pouvoir courir sur la terrasse, regarder par-dessus le muret les barques accoster au petit chenal et déverser leurs cageots de poissons sur le quai. Ensuite, j’observais les gens passant sur le trottoir, je guettais les copains sans être vu, je les appelais, puis me cachais.
Mais plus que tout, j’aimais m’asseoir en tailleur sur le carrelage rouge et tiède pour regarder travailler Fathma.
Elle frottait le linge sur la planche le savonnait, puis le pétrissait encore de ses grandes mains toutes flétries d’être éternellement dans l’eau ; ensuite elle le mettait dans la lessiveuse magique sur le feu de bois. Dans son milieu un long champignon dont le chapeau festonné laissait échapper des jets d’eau savonneux, ressemblait à une corolle de fleur. Le spectacle de cette eau blanchâtre jaillissant de nulle part et ricochant sur le linge me fascinait.  
Fathma me parlait dans son français mâtiné d’arabe :
- Ouldaziz, me disait-elle, combien tu avais maintenant ?
- Dix ans Fathma.
- Ouuh ! Tu être grand. Dieu te couvre de sa protection ya Rougi, aziz. Il t’aide  le miséricordieux comme ça tu grand dans le bien, tu deviens homme sage,  inch’ Allah !
Puis ma mère m’appelait par la fenêtre. Il me fallait descendre, c’était déjà l’heure de manger.
Après déjeuner, elle me donnait le couffin avec le repas de fathma, que je m’empressais de monter.
Pendant qu’elle mangeait je m’asseyais par terre près d’elle. Je me sentais bien. Elle me regardait tendrement, mais il y avait dans ses yeux une grande tristesse. Aujourd’hui, je comprends mieux ses regards qui semblaient dire :
Toi tu as tout, alors que moi je n’ai rien. Rien que mes mains pour laver le linge, cueillir les olives, porter l’eau et attendre le vouloir des autres pour tenter de nourrir mes pauvres enfants. Mais dans ce regard, il n’y avait aucune amertume, les choses étaient ainsi, « ce que Dieu a voulu, il faut que cela soit » dit le Coran. Dieu avait décidé, c’était écrit, chacun devait suivre son destin et rien ne pouvait être changé. - Mektoub !
Lentement elle se levait, rangeait l’assiette dans le panier et allait rincer le linge.
- Aya ouldi, viens à moi serrer le linge, disait-elle.
J’aimais bien ce travail, nous prenions un drap chacun par un bout, et le tordion, elle vers la gauche, moi vers la droite de façon à l’essorer du mieux possible. Puis elle l’étendait sur la corde et je lui passais les épingles à linge. Je me sentais utile, je l’aidais avec fierté.
Une fois la lessive terminée, le linge étendu et tout remis en place dans la buanderie,  les draps flottaient au vent comme les voiles des mahonnes sur le port, et une bonne odeur de savon et de bois brûlé était répandue sur la terrasse.
Alors Fathma remettait son safsari noir, me prenait la main et nous descendions ensemble.
Ma mère lui donnait quelques sous, du pain et un peu de nourriture pour ses enfants.
Jamais je n’oublierai son regard, elle ne disait rien, elle avait la main ouverte avec ses pauvres sous dedans et regardait ma mère. Elle trouvait certainement la rémunération insuffisante ! Je ne comprenais pas bien, mais une gêne me prenait et je détournais la tête.
Peut-être, était-ce le juste prix. Je le crois sincèrement. Mais la misère n’a pas de juste prix, elle n’a que de justes besoins.  
Il est vrai, nous-même n’étions pas bien riches, c’était l’après guerre, une époque difficile et de triste temps !
Encore aujourd’hui, je garde dans ma mémoire le douloureux regard de cette pauvre femme, et parfois lorsqu’une bonne odeur de lessive me chatouille les narines, alors je pense « à la Fathma ».
Un malaise m’envahit, des fantômes se réveillent, mon regard se trouble, et je ressens au fond de moi toute l’injustice et l’infamie d’un système !

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