La parole donnée

 

 

Nous avons décidé mon ami Maurice Zahut et moi de revenir de Tunis à Sfax, en auto-stop, nos moyens financiers s’épuisant, ayant gaspillé notre petit pécule dans la capitale : friandises, sandwiches, cinéma, sorties, frigolos et boissons fraîches.

La fête étant finie, nous avons prit la route, assez tôt, par une belle journée de vendredi agréablement ensoleillée, en 1955. Les conducteurs de voitures ne nous prenaient pas à bord, ayant un parcours attenant, ou ne disposant que d’une place libre, nous avons décidé de nous séparer.

— Tu monteras le premier, dis-je à Zahut, je serais plus tranquille. Même si tu parcourais 50 ou 100 km, ce serait toujours çà de gagné. Vas-y !

Mon copain grimpe sur un camion plein de caissons de bouteilles d’huile. C’est sûrement un livreur, il y a des chances qu’il voyage loin.

En voiture avec un partisan Tunisien.

J’attends assez longtemps. Une automobile est en vue.

Je fais au chauffeur un signe de la main d’arrêter, le véhicule ralentit sa course et s’immobilise à ma hauteur. Mince, c’est un taxi, je demande au pilote de continuer, je ne suis qu’un auto-stoppeur. Mais de la banquette arrière une voix claire m’invite à monter...

— Monte mon garçon, ce n’est pas prudent de faire du stop ! Où désires-tu arriver.

L’homme qui me parle est d’une bonne stature, il est armé jusqu’aux dents, et deux cartouchières en bandoulière se croisent sur son buste. Je suis tombé sur un des combattants pour l’Indépendance de La Tunisie. Bah ! Il ne va pas me manger ?

— Monsieur, mes pas me dirigent vers Sfax, Bé-Rahmèt Allah ! Je n’ai plus beaucoup de sous, c’est pour cette raison que vous m’avez trouvé sur cette route, cherchant une aide durant quatre heures.

Nous parlons français et, je ne sais pourquoi, je sens que je peux me fier à ce soldat. Son fusil et son coutelas n’arrivent pas à endurcir son visage.

— Es-tu Juif ?

— Je le suis.

— Sioniste ?

— Oui.

— Que penses-tu jeune homme de notre lutte ?

— Vous avez le droit d’aspirer à votre indépendance. Je pense même que des accords existent entre vous et la France, depuis vingt ans déjà.

— Oui, mais il faut toujours donner un coup de pouce pour la équilibrer des pourparlers. Dis-moi, vas-tu émigrer en Israël ?

— Oui, mon avis est que les Juifs ont vu juste en désirant fonder un Foyer Juif, réalisant ainsi une méditation ancrée dans nos âmes durant vingt siècles. Chaque année à Pâques nous faisons un souhait : l’année prochaine à Jérusalem. Je suis membre d’un Mouvement de Jeunesse Juive qui encourage cette réalisation.

— Merci pour cette franchise. Nous allons nous dévier de la Route Nationale pour aller visiter une ferme dans les environs : je dois présenter mes condoléances à la famille d’un homme qui vient d’être tué, lors d’un combat. Veux-tu nous quitter avant, ou rester avec nous un petit quart d’heure. Tu descendras à Sousse un peu plus tard que prévu.

— Je reste, dis-je sans réfléchir.

— Alors, pas un mot de ce que tu vois et de ce que tu verras.

— Promis !

Les condoléances.

Quinze minutes après, nous bifurquons sur une route secondaire et puis suivant un sentier, nous parvenons enfin dans la cour d’une ferme.

Mon compagnon de voyage doit être un leader, car il est entouré, côtoyé et environné, dès sa descente de voiture. Il est embrassé, on lui fait des accolades, on lui propage des effusions, on lui serre les deux mains. Epanchements auxquels il répond avec sourires, des paroles de remerciements et des bénédictions. La bienséance arabe.

Une ronde se forme et tout ce petit monde, une centaine de convives, s’assoit les jambes repliées par terre. Un pot d’argile plein de yoghourt fait le tour de l’assemblée et chacun en boit. Nombreux sont qui parmi les hommes présents disent leur chagrin causé par la mort du valeureux combattant. Mon ami de voyage, le Zaïm prend la parole enfin, conclut tous les discours, évoque sa grande peine et nous raconte la grande amitié qui le liait avec le défunt. Il offre à la famille un livre saint dédicacé.

Le maitre de céans remercie ses invités avec chaleur et vient proposer à son hôte d’honneur d’attendre pour déguster un bon mouton qui sera égorgé sur l’heure.

— Ce n’est pas tous les jours que tu nous rends visite, restes je t’en prie et choisis l’animal qui sera embroché sur le feu.

— Ce n’est pas de refus, mille excuses mais je suis si occupé ces jours ci. « Inch’Allah fel ferh » ! Au plaisir, je souhaite ! Et puis ce jeune homme est avec moi ajoute-t-il en me désignant. J’ai promis de l’emmener à Sousse et il doit être entré à Sfax, avant la tombée du Shabbat. Excuse-moi ! Samahni ! Tant de personnes rudes, mais aucun n’a trouvé ma présence insolite, dans ce lieu, moi un jeune Juif au milieu des combattants Tunisiens Musulmans.

Nous nous mettons en route, pas pour longtemps, car mon protecteur doit bientôt descendre aux abords d’une propriété, dont il me demande expressément d’oublier l’emplacement.

— Tu es un garçon franc et j’ai confiance en toi, puisque tu as promis de tout oublier. Il ajoute en se tournant vers le chauffeur :

— Emmène ce gars à Sousse ! Si tu le fais payer un centime, je te casserai la tête de la crosse de mon fusil, car ce serait un abus à la loyauté, ton voyage ayant été payé. Crois-moi, je le saurais.

— Non, Monsieur, La, ya Sidi, je ne réclamerai rien à notre jeune ami.

Le Shabbat à Sousse.

Arrivé à l’entrée de Sousse, je demande poliment au conducteur de me laisser descendre. Il ne me répond pas et il continue jusqu’au centre de la Ville. Lorsqu’il s’arrête enfin, je me dirige vers le coffre afin de reprendre mon sac à dos, mais l’automobiliste s’interpose, le prend de force et exige de lui payer cent cinquante francs, le prix de sa course.

Une discussion animée commence et n’en finit plus. Je lui rappelle que le Zaïm a payé le voyage, que j’ai déclaré dès le premier instant que je fais de l’auto-stop, et que je n’ai même pas cette somme, mais le chauffeur ne reste ferme. Il prend mon bagage et s’en va le confier au barman d’un café.
— Quand cet Ould El Ahram, ce garnement vous apportera la somme qu’il me doit, rendez-lui cette besace.

Le garçon de café hoche de la tête affirmativement, mais en me regardant, il me fait un clin d’œil presque imperceptible, mais je n’en saisis pas le sens.

Je reste là planté dans la rue, réfléchissant à la question : quitter les lieux et laisser ma sacoche, ou pas. N’ayant pas le choix, je décide de demander la route de sortie et de la faire à pieds. Je vais interpeller quelqu’un et lui demander de m’orienter.

La première personne que je croise de suite est une connaissance : il s’agit de Maurice Khayat, un garçon de haute taille, 190cm qui a participé à notre dernière colonie de vacances, à Aïn Ed Draham et qui est mon ami. Comme le monde est petit.

Je raconte à Maurice ma mésaventure et lui demande de me montrer le chemin menant à la Grand-route.

— Il n’en n’est pas question, riposte-t-il. Viens avec moi, je fais une commission pour Mamy. Je vais poster ce colis et avec le reste je vais m’arranger avec le barman. Je rendrai plus tard à Grand-mère son du. Avec Maurice, il ne faut pas se presser. Il fait une pause pour nous commander deux limonades, va à la poste et enfin se dirige vers notre café. Le barman nous rend de suite mon sacoche et me dit qu’il n’est pas question de payer et qu’il s’arrangerait fort bien avec les pourboires.

— Le Raïs défend à ses chauffeurs de faire du business. Il connait le manège de ce vaurien, et chaque fois que çà arrive, il lui colle une amende. Il a avertit sa station de taxis qui nous passé le mot, aux cafetiers, aux épiciers et autres vendeurs, si bien que ses tours sont le secret de polichinelle.

Je vous ai fait un clin d’œil tout à l’heure, vous ne m’avez pas compris.

Nous nous séparons de ce brave homme. Maurice me donne une tape :

— Tu as gagné la confiance des fellaghas !

— Pas des fellaghas, mais un peuple qui lutte pour son indépendance.

— Ecoute ! Viens passer le Shabbat avec nous ? propose mon ami, maman qui est une Sfaxienne serait heureuse, si tu acceptes.

— Soit !

Maurice et sa maman vivent seuls et ils sont bien contents d’avoir un convive. On me laisse l’honneur de faire le Kiddoush* et le Motzi*. Nous mangeons un bon couscous aux boulettes, avec une belle osbana et des salades terchi* et mag’mouma*.

La maman Khayat est très sympa. Je lui raconte mon épopée avec le chauffeur de taxi. Elle me dit que tout est bien, qui finit bien, mais il vaut mieux s’abstenir de faire de l’auto-stop.

— Pourtant, il faudrait bien que je le fasse, demain matin. Si je tarde trop, maman va s’inquiéter.

— Bon, mais que soit la dernière fois. Mon fils ira avec toi, pour me rassurer que tu monteras sur une voiture allant directement à Sfax. Nous papotons un peu de tout et de rien. Je lui demande à brule pourpoint :

— Maurice m’a dit que vous êtes native de Sfax.

— Oui, bien sûr ! J’ai des parents là bas. Mon cousin est plombier.

— Je suis curieux, ne serait-ce pas Victor Khayat, l’entrepreneur en plomberie ?

— Tu es tombé sur le mille ! C’est bien de lui qu’il s’agit. C’est facette de ma personnalité. Je pose toujours des questions curieuses, ce qui me permet d’assembler le puzzle de mes connaissances.

En route pour Sfax.

Le samedi matin, nous sortons assez tôt Maurice et moi, vers la route nationale et nous postons en direction du sud. Cette fois, la chance me sourit. Une voiture stoppe à vingt mètres de moi et faisant marche arrière, s’immobilise à ma portée.

Deux passagers occupent les sièges avant de la Simca 9 Aronde, un véhicule populaire, dans le temps. L’un des voyageurs m’apprend que le but de leur voyage est Sainte-Juliette, 28 km au nord de Sfax. J’acquiesce après une seconde d’hésitation. Bah ! Je serai seulement à une demi-heure de route de chez moi. Je m’assois sue la banquette arrière et ferme la portière. L’auto démarre.

Du coin de l’œil, j’aperçois deux fusils posés derrière moi, sur le panneau, près de la vitre postérieure. Sont-ils policiers ?

— Alors jeune homme, vous faites du stop ! Ce n’est pas prudent ! me dit le conducteur.

— Je n’ai rien vu d’anormal Monsieur, je lui réponds.

— Tu n’as rien vu de singulier ? Des fellaghas, par exemple ?

— Non, je n’ai rien vu Monsieur.

Moi, vous savez, je suis prudent. Et ces deux fusils me disent qu’il vaut mieux la boucler.

— Et où habites-tu à Sfax ?

— A Moulinville, juste à l’entrée Nord de la ville, je riposte vaguement.

— Où çà à Moulinville ?

Ma parole, c’est un interrogatoire ! Je mystifie effrontément :

— A l’immeuble Kria, Monsieur.

Je ne demeure pas dans ce bâtiment, mais je sens que je dois cacher la vérité. Je mens de nouveau quand on me pose d’autres questions.

— Tu habites un immeuble ? Ton père gagne bien sa vie ?

— Oui.

— Nous te poserons chez toi, jeune homme.

Vers dix heures, nous sommes à Sfax. Je ne suis pas dupe. Ces hommes veulent savoir où j’habite pour me poser d’autres questions, éventuellement, ou je me trompe ?

Je descends lentement, saluant et remerciant ces messieurs. Je m’étire et commence à marcher à petits pas, vers la deuxième entrée.

— Jeune homme, tu n’as pas dit ton nom ?

— Excusez-moi Messieurs, je vais réparer cette omission. Mon nom est Henri Bruno. Ma maison est au second étage, à droite. Merci, pour ce voyage.

Et je me dirige fermement vers le palier indiqué. Je pousse le portail avec assurance et entendant l’Aronde partir, je grimpe les marches quatre à quatre dans l’Immeuble Kria.

Dans ce bâtiment loge au troisième étage une femme âgée, nommée Flila. Les frères Kria l’ont recueillie avec bonté et lui ont offert le rôle de Concierge. De cette façon, elle avait un petit logement et un salaire aussi. Elle me regarde enveloppée dans sa fouta* bleue. Je lui dit :

— Maman Flila, on me poursuit.

Elle me montre du doigt la terrasse et ferme derrière moi la porte à clef. Je m’éloigne, saute un petit mur et retombe de l’autre côté. De la sorte, de terrasse en terrasse, j’arrive dans le palier qui fait face à ma maison. Je sors le plus normalement du monde et me mêle aux enfants. Quant ils sont en groupe, tous les gosses se ressemblent.

J’entre chez moi, juste quand l’Harissa est servie. Heureux d’avoir teminé ce voyage et d’avoir tenue la parole donnée.

Glossaire :

Kiddoush* : Bénédiction du vin, la veille du Shabbat, pour invoquer les Six Jours de la Création.

Motzi* : Bénédiction du pain et du sel.

Osbana* : Saucisse farcie de foie, de persil, de menthe, de coriandre, de riz, épicée d’ail, d’oignon, de poivre et de paprika.

Terchi, magzmouma* : Salades traditionnelles, chez les Juifs Tunisiens, accompagnant les repas.

Fouta* : Etoffe enveloppant les dames Tunisiennes, de la tête aux pieds.

 

Par : Camus Bouhnik

Publié le : dimanche 22 juin 2008 sur Tunecity

 

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