La libération de Sfax (Ou le bon côté de la guerre)

Je ne l'ai pas vécue (je n'existais pas encore), hélas, car j'aurais voulu la vivre. J'aurais enduré les bombardements, l'inconfort et la précarité des refuges, le rationnement, la peur, pour vivre la libération. La guerre a du bon; le bon de la guerre, c'est sa fin, le retour de la paix. C'est la guerre qui donne tout son sens au mot paix - et à la chose ! Sans la guerre, la paix ne serait qu'un vain mot. J'aurais voulu vivre la libération, la fin de la guerre, pour apprécier ce bien si précieux dont nous oublions malheureusement le prix dès que la guerre s'éloigne. Si la guerre a une utilité, c'est bien celle-là : nous faire (ré)apprécier la paix.

J'aurais voulu vivre la libération de Sfax, car je ne l'ai pas vécue. Mais rien n'est perdu : l'imagination, c'est pas fait pour les chiens. Je vais essayer de l'imaginer, à partir de ce que j'en sais. Et si c'était à ça que servait principalement l'imagination : à vivre ce qu'on n'a pas vécu et qu'on aurait voulu vivre, c'est-à-dire à boucher les trous de la vie ? La vie imaginée est-elle, d'ailleurs, seulement un bouche-trou, un ersatz de vie ? N'est-elle pas plus profonde (donc plus vraie) que la vie réelle, qui vient de l'extérieur et que nous n'éprouvons pas, de ce fait, aussi profondément que celle qui sourd de nos profondeurs mêmes ?

Mais revenons à la libération de Sfax. Mes parents, comme beaucoup de Sfaxiens, juifs notamment, s'étaient réfugiés à la campagne (environnante), dans un "borj" (domaine rural arabe). Ils étaient doublement menacés : par les bombardements (alliés) et, en tant que juifs, par les Allemands, qui ne faisaient pas mystère de leur antisémitisme (j'ai souvent entendu dire qu'ils avaient entamé la construction de chambres à gaz - interrompue in extremis par la défaite - à Djebel-Djelloud, près de Tunis, qui aurait pu être l'Auschwitz séfarade). On devait savoir, sinon que les Allemands exterminaient les juifs

(le génocide commença effectivement en 1942, mais il était tenu secret, et la presse - et la radio - officielle, pétainiste ou muselée, n'aurait pas fait état de bruits éventuels concernant les massacres massifs qui avaient lieu - essentiellement - en Pologne et en Ukraine. Quant à Radio Londres, que certains écoutaient clandestinement, si elle évoquait de-ci, de-là, la persécution des juifs, il ne semble pas qu'elle ait parlé, avant la libération des camps, de leur extermination, en tout cas systématique), du moins qu'ils ne leur voulaient pas du bien, et, pour les plus lucides, redouter, en tout cas, le pire.

Je ne m'étendrai pas sur la vie dans les refuges (car il y en eut en fait plusieurs), qui ne devait pas être facile, en tout cas pour les parents, les enfants, eux, c'est heureux, s'amusant de tout, faisant jeu de tout bois. N'est-ce pas là, du reste, ce que l'enfance a de meilleur et qu'il importe le plus de préserver ou de retrouver, cette distance à l'égard du danger, du risque, que l'ignorance, l'inexpérience donne, et que la connaissance, l'expérience nous... prend ? Ne serait-il pas possible de la retrouver au-delà de la lucidité, non en la perdant, mais en la dépassant ? C'est ce que les Américains appellent la "seconde naïveté", la naïveté des adultes, qui n'a rien à voir avec l'... infantilisme: c'est la peur paralysante, stérilisante du risque qui est infantile, aussi infantile que la témérité.

Revenons à nouveau à la libération (puisse le lecteur peu porté à philosopher me pardonner mes fréquentes digressions philosophiques : je ne suis pas journaliste ou historien, et les faits importent moins à mes yeux que la manière de les relater et, surtout, le sens, c'est-à-dire la "leçon", qu'on peut en tirer). Un de mes beaux-frères m'a raconté qu'il avait vu arriver les Alliés sur la route de Triaga (devenue depuis Menzel-Chaker). Avec ses copains, il avait vu, peu auparavant, les Allemands poser des mines sur la route, et il a couru, avec eux, à la rencontre des arrivants pour les prévenir et leur montrer les endroits minés.

Peu après, j'imagine, la nouvelle a dû se répandre dans la ville (que la plupart de ses habitants, sans doute, n'habitaient plus mais où on devait continuer à travailler, moins de gré que de force, probablement) et ses alentours. Et les Sfaxiens ont dû se ruer, un certain jour d'avril 1943 (le 10, je crois bien), vers leur cité pour assister au défilé des forces victorieuses en chantant : "Khamous jana, neg neg neg/Jab el khir ou qaad bahdana !" "Khamous", c'est-à-dire, allez savoir pourquoi, les Alliés.

J'imagine, sur l'avenue Jules-Gau (future avenue Bourguiba), la foule en délire et en larmes - de joie - applaudissant les fantassins et les véhicules militaires anglo-américains (je ne crois pas qu'il y avait ce jour-là les Français libres de la 2e DB de Leclerc, mais elle y était peut-être représentée). J'imagine mes parents remerciant le Ciel d'avoir survécu à l'orage, à la rage, et porter sur la vie un nouveau regard. Encore un bon côté de la guerre (et du malheur, en général) : elle conclut un temps et en introduit un autre. Il y a un "avant"- et un "après"-guerre. Après la guerre, rien n'est plus comme avant, comme avant... la guerre. La guerre est un passage, le passage d'une ère à une autre : la guerre tourne les pages du livre de l'histoire - le tourment est le tournant. La guerre est le changement. On ne change pas d'ère sans guerre, fût-elle « seulement » économique.
La guerre est un passage, la guerre est passagère : la guerre passe, on l'oublie, on oublie le pire, on ne se souvient que du meilleur, sa fin... Seulement sa fin ? Non, ce serait triste ! Il n'y a pas que sa fin de bon dans la guerre : il y a dans la guerre elle-même du bon, l'espoir de sa fin, de la paix, c'est-à-dire d'une ère nouvelle. La guerre est à la vie ce que la nuit est au jour : la nuit est la veille d'un jour nouveau, la guerre, l'aube d'une nouvelle ère. La nuit, on ne vit pas, on rêve : la guerre est le temps du rêve, de l'espoir. Le mauvais de la guerre, c'est la vie extérieure; le bon, la vie intérieure. On oublie, Dieu merci, la guerre, mais pas les rêves, les espoirs qu'elle a nourris.

C'est quand il fait nuit dehors qu'il nous faut faire en nous la lumière. L'espoir est le viatique des temps difficiles, l'espoir qui est la fête de l'esprit. Le temps de guerre, le mauvais temps, est le bon temps intérieur.

J'aurais aimé vivre la libération, c'est-à-dire la fin de la guerre. Mais il n'y a pas de fin de guerre sans guerre : sans la peur de la guerre, je n'aurais pas espéré, désiré sa fin, et je n'en aurais donc pas joui.

J'aurais aimé vivre la libération, donc la guerre aussi.




Publié dans la Diaspora sfaxienne et Le Forum Sfaxien

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