La maison du berger : mon voisin Abora



Mon voisin Abora était d’origine maltaise, mais il parlait couramment la langue arabe tunisienne et le judéo-arabe. Abora tenait dans une grande maison un troupeau de chèvres qu’il nourrissait bien et qui le nourrissaient de même, bien sûr.
Il était toujours habillé de bleu de chauffe et coiffé d’une petite chéchia rouge. De petite taille, mais à la langue beaucoup plus développée, répliquant facilement et vivement.


Chaque matin, il sortait son troupeau et vendait son lait pétillant, cherchant un terrain où l’herbe poussait en abondance, plus ou moins. Vers le coup de 13 ou 14 heures, les repas s’intervertissaient, le bovin était reconduit dans sa cour et le patron cassait sa croûte.

Si l’un des voisins ou quiconque voulait acheter du lait, la porte n’étant jamais verrouillée, on pouvait entrer sans frapper, demander la quantité de lait voulue, payer et sortir.
Pas de crédit chez mon voisin, à part quelques privilégiés en qui il avait confiance et qui lui rendaient son dû avec un petit ajout.

Les dégringolades de Simon.

Quand il se fâchait il jurait de la Madonna, et alors l’aventureux s’en allait. Rien d’ennuyeux n’arriva à Abora, si ce n’était mon frangin Simon (paix à son âme), qui aimait venir faire le « sky » chez Abora.
En guise de patins Simon s’asseyait sur une planche à roulettes, avec un guidon monté sur un gros roulement à billes. Comme le parterre d’Abora était cimenté et lisse, Simon se laissait pousser vers la pente située entre les deux battants, et il déambulait dans un fracas de roulement de kugellager, effrayant le troupeau. Parmi les bêtes c’était une valse indienne, un brouhaha à tout casser.

Abora commençait alors à jurer : « Ouras El Madona, nahki el bouk – par la Madone, je raconterai à ton père ».
J’intervenais souvent en faveur de mon frère, sauvant la situation en proposant à Simon des jeux plus sages, à la toupie par exemple. Mais le gamin choisissait toujours un joujou assez cher et ainsi s’envolaient mes économies d’une semaine.

Afin de calmer notre voisin, j’usais de toutes mes aptitudes de comédien et de charmeur, lui récitant la fable de La Fontaine « Le corbeau et le renard » avec une tonalité si persuasive, qui lui arrachait un sourire :
« Bon ! tu as gagné ton fromage, mais c’est la dernière fois que je t’écoute, gentil garçon ».
Je me souviens de trois autres anecdotes concernant notre voisin berger.

La première : les voleurs

Des vauriens se sont introduits chez Abora de nuit, dans le but de le voler. Réveillé en sursaut il poussa un cri terrifiant et à ce signal, les bêtes se mirent à courir, à sauter, à se bousculer dans une danse nocturne curieuse, gênant ainsi les malfaiteurs qui en arrivant à la porte, glissaient sur la pente gluante de l’entrée et se retrouvaient sur le dos ou sur le ventre entre mêlés dans un pipi de chèvres. Ils ne s’échappèrent que lorsque le maître l’a voulu, après force coups et injures. Tout le quartier fut en branle bas, et les pierres fusèrent dans le trajet des fuyants.

La deuxième : La chèvre, la verge et le lumignon.

Un client venu chez notre berger, tard dans la soirée pour quérir du lait, trouva notre voisin dans une pose romantique avec sa chèvre préférée Halbe. Comme le visiteur s’étonnait, Abora lui répliqua du tac au tac :
— C’est ma chèvre et ma verge, pourquoi viens-tu tenir le cierge ? (Ce qui voulait dire : de quoi te mêles tu ?) En arabe ça sonne mieux :
— El maaja maajti, el zob zobi, lach et ched et t’hin1.
Excusez-moi pour ces mots crus, je vous assure de vous rapporter les mots exacts de cet incident.

La troisième : La mort du berger

Comme dans la fable de La Fontaine, à la mort d’Abora, on chercha en vain un trésor caché dans la maison. Le propriétaire de la demeure la vendit à deux frères. Le bruit a couru que le défunt avait peu de dépenses et par contre, il a dû cacher de l’argent quelque part. Les nouveaux propriétaires firent tomber les murs, ordonnèrent de creuser toute la surface de la maison en profondeur, et de chercher dans « toute place ou la main ne passe et repasse ». Mais rien ne fut trouvé. 

 

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