Le petit cireur de chaussures






C’était une journée de pluie diluvienne, j’aurais été mouillé jusqu’aux os, ne serait-ce ma canadienne toute neuve, imperméable à l’eau. Mais les pieds, c'était une autre histoire. Les rues de Beer Sheva en ce temps-là étaient mal canalisées et l’eau de pluie s’accumulait avec le sable envoyé par le vent du désert, dans une belle boue, une vraie bouillabaisse. Mes chaussures sales et dégoutantes me mettaient mal à l’aise : comment voyager à Dimona dans cet état ?


La ville était compacte, un pâté de maisons séparées par des voies rectilignes, un mélange de constructions allemandes et turques. L’avenue principale la rue KKL, Keren Kayémet LéIsraël groupait les magasins, desservant la ville et les localités voisines, des cafés, restaurants, les dernières modes, des kiosks à journaux, des chausseurs, deux banques, trois coiffeurs, des tailleurs et des bijoutiers.

Sur les trottoirs des étalages de vendeurs de beignets, de gâteaux, de casse-croutes exhibaient leurs marchandises. Ceux qui ont attiré mon attention étaient : « Lalou, spécialités de sandwiches tunisiens, fricassés et limonades » et « Casse-croutes au thon, chez Gaston ». Je m’arrêtais pour me restaurer, heureux de briser mon jeun.

Plus loin, sur l’aile droite les cireurs de souliers, avec leurs caissons, invitaient les passants à venir débarrasser leurs chaussures de la poussière du jour. Or dans mon cas, mes bottines étaient si boueuses que je n’aurais pas osé demander le service à l’un des cireurs.

J’en étais là dans mes pensées quand un très jeune homme assis derrière sa boite m’invita à m’assoir :

- Approche et assied-toi devant moi, pose ton pied, je suis cireur et à ton service, jeune homme.

- Non, elles sont sales, je ne permettrais pas...

- Viens !

Je m’exécute timidement. Le garçon me dit :

- La boue n’est pas de ta faute et c’est ma spécialité de la nettoyer. Si le maire de la ville était plus dégourdi, j’aurais eu moins de travail, mon ami. Edroub (à l’attaque) !

Le cireur prend une éponge et en tour de main nettoie le cuir. Une lame en acier lui sert à enlever la boue des semelles. Encore un coup de chiffon énergique et mon allure commence à être passable. Prenant en main une brosse le gars la lance en l’air et la rattrape. Il en donne un coup ou deux sur la caisse « toc, toc » et il se met en devoir de cirer. En même temps il me pose des questions :

- Tu n’es pas d’ici ? On voit çà à ton allure hésitante. Où vas-tu ? A Dimona ? La station est ici, à vingt pas de moi. Le prochain bus passera dans trente minutes. Tu as quelqu’un là-bas ?

- Mon oncle et sa famille.

A la fin du cirage, il fait briller les souliers à l’aide d’une deuxième brosse qu’il lance en l’air, la rattrape, en donne encore un coup ou deux sur la caisse « toc, toc » et il se met en devoir d’astiquer. Il continue son opération à l’aide d’un chiffon tenu des deux mains et tiré dans un mouvement de va et vient, de droite à gauche. Le résultat est satisfaisant et je fais le geste de me lever, mais il me retient :

- Attend, je vais donner le coup final. Il n’y a pas de meilleur brosseur que moi dans toute la contrée…

Sur ce il ouvre un flacon, en verse une petite quantité sur mes chaussures, les enduisant de ce liquide et brossant de nouveau. Mes souliers brillent, scintillent, rayonnent d’un tel éclat que j’en suis étonné. Même neufs ils étaient moins beaux, moins élégants.

Quarante-cinq minutes plus tard, en faisant bien attention de marcher seulement sur les trottoirs, j’arrive chez mon oncle Meyer qui en me voyant me complimente sur ma tenue et se tournant vers mes cousines leur dit :

- Il est toujours bien mis mon neveu. Regardez-le, même en un jour de pluie, il se présente net, avec des chaussures… voyez ce brillant ! On ne voit pas çà dans notre patelin.

Le cireur m’avait demandé vingt agourot pour son travail, je lui ai en donné trente. Il a bien mérité le surplus.

 

Source::  blog de Camus Bouhnick : moulinville qu'il fait bon dans mon moulin

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